[Ciné Classique] « Pulsions » de Brian De Palma : rasoir, mon beau rasoir, dis-moi qui est la plus belle ?

À l’occasion de la sortie de la version restaurée 4K en Blu-ray du Pulsions de Brian De Palma, retour sur l’un de ses chefs-d’œuvre longtemps réduit à sa simple réputation de thriller provocateur et/ou d’exercice de style voyeuriste.

Quand il s’agit de citer le meilleur film de Brian De Palma, on hésite, on tergiverse, on n’y arrive pas. Chez d’autres réalisateurs, c’est pourtant évident, ça coule de source (Lynch et Mulholland Drive, Kubrick et 2001, Coppola et Apocalypse now…). Alors pourquoi c’est si compliqué chez De Palma ? Phantom of the Paradise ou Carrie ? Blow out ou Body double ? L’impasse ou le sous-estimé Snake eyes ? Et si, finalement, on s’accordait sur Pulsions (Dressed to kill), sans doute l’un de ses films les plus sulfureux et les plus ouvertement cinéphiles ? Longtemps réduit à sa simple réputation de thriller provocateur ou d’exercice de style voyeuriste, le film apparaît aujourd’hui comme une œuvre beaucoup plus riche : une réflexion étourdissante sur le regard et le fantasme, la fragmentation identitaire et la fabrication même du suspense. Plus qu’un simple hommage à Alfred Hitchcock ou même au giallo, dont il emprunte aussi beaucoup, Pulsions ressemble à une conversation passionnée avec la filmographie hitchcockienne, à la fois admirative et irrévérencieuse (De Palma reproduira ainsi trois fois, de façon détournée, la scène de la douche de Psychose).

Dès ses premières minutes, Pulsions expose ses thèmes de prédilection : frustration sexuelle, désirs inassouvis et solitude. Kate Miller, interprétée par une Angie Dickinson admirablement malmenée par De Palma (une scène de masturbation osée en ouverture, une mise à mort sauvage dans un ascenseur et un personnage qui disparaît au bout de trente minutes de film, à l’instar de Marion Crane dans Psychose), est une femme enfermée dans une vie conjugale terne, traversée par des pulsions qu’elle n’ose ni maîtriser ni assumer. Elle en parle à son psy, puis se fait tuer à coups de rasoir. Son fils, Peter, et une jeune prostituée témoin du meurtre, Liz, enquêtent pour retrouver l’assassin, une étrange femme blonde. De Palma filme son errance avec une sensualité troublante (la musique de Pino Donaggio, sublime), mais aussi une tristesse diffuse jusqu’à sa mise à mort (son ultime regard est davantage empreint de mélancolie et de désespoir que de terreur).

Le désir n’apporte jamais la libération dans Pulsions : il ouvre au contraire la porte à la culpabilité (la maladie vénérienne, l’alliance oubliée, le regard insistant de la petite fille) et à la mort. La fameuse séquence du musée, où Kate s’abandonne à un jeu de séduction avec un vieux beau ténébreux (qui se terminera sur la banquette arrière d’un taxi où Kate, enfin, parviendra à jouir), constitue probablement l’un des sommets du cinéma de De Palma. Presque muette, construite comme un ballet de regards, de déplacements et d’ambiguïtés, elle condense toute le savoir-faire hitchcockien : érotisation du suspense, pouvoir du non-dit, narration visuelle pure. Impossible de ne pas penser à Sueurs froides (elle durait environ deux minutes chez Hitchcock, De Palma en multipliera la durée par cinq), à sa fascination pour les identités mouvantes et les projections fantasmatiques.

Pourtant, le film ne relève pas du simple pastiche. Là où Hitchcock cultivait une retenue et une élégance envers ses obsessions (du moins à l’écran…), De Palma pousse la mécanique vers quelque chose de plus frontal, de quasi grotesque (et puis, époque oblige, les années 70 et 80 étaient beaucoup plus permissibles au sexe et à la transgression). Il en absorbe les motifs pour les reformuler, les moderniser, les outrager. Tout, chez lui, devient explicite, primordial même dans sa grammaire cinématographique, et l’une des forces de Pulsions réside ainsi dans son usage de la mise en scène comme langage. Les split screens, les longs mouvements de caméra, les profondeurs de champ, le montage alterné, l’importance accordée à l’espace : tout concourt, ici, à faire du suspens une expérience physique (le meurtre dans l’ascenseur, absolument virtuose).

Mais revoir Pulsions aujourd’hui implique également d’aborder un aspect devenu sensible : sa lecture du travestisme et de la transidentité. Le film s’inscrit dans une tradition du thriller psychologique où la confusion identitaire liée au genre est associée à la menace et/ou à la violence (« tradition » que l’on retrouve également dans Psychose). Pulsions ne traite pas réellement de personnes transsexuelles, mais mobilise des motifs psychiatriques et narratifs où identité de genre et instincts meurtriers s’entremêlent (le personnage du psychiatre tueur souffre d’un conflit entre son identité masculine et une personnalité féminine qui émerge quand sa part masculine est sexuellement sollicitée par des femmes). Or, vus depuis notre époque, ces amalgames apparaissent un rien archaïques.

Dans les années 80 et 90, la compréhension publique des identités trans était extrêmement limitée et souvent filtrée par des incarnations disons sensationnalistes. Le cinéma associait alors facilement « ambivalence » de genre (que ce soit homosexualité, bisexualité ou transsexualité), déviance et danger (on pourra citer Cruising, Le Silence des agneaux ou Basic Instinct qui mobilisèrent eux aussi la communauté LGBTQIA+ contre ces stéréotypes). Aujourd’hui, ces codes sont interrogés parce qu’ils ont participé à construire un imaginaire, des tropes qui ont la vie dure : l’idée qu’une identité de genre non conforme aux diktats sociaux (et religieux) soit forcément inquiétante et condamnable.

Pour autant, cela ne signifie pas qu’il faille honnir Pulsions. Certains défenseurs du film soutiennent qu’il faut le lire comme un thriller stylisé et non comme un discours hostile envers les personnes trans. Le film gagne à être (re)découvert historiquement, autant pour ses libertés (parler ouvertement de transsexualité, que ce soit en diffusant l’interview d’une femme trans dans le Phil Doanahue Show, en la montrant dans son entière « normalité » et non comme un « monstre de foire », ou quand Liz explique à Peter comment se déroule une opération de réassignation) que dans les limites qui l’accompagnent (Pulsions propose une vision uniquement pathologisante de la transsexualité). L’intérêt contemporain consiste justement à maintenir une double lecture : reconnaître la virtuosité formelle du film tout en questionnant ses représentations, en acceptant les évolutions de notre regard.

Michaël Pigé

Pulsions
Film américain réalisé par Brian De Palma
Avec Michael Caine, Angie Dickinson, Nancy Allen…
Genre : Thriller
Durée : 1h46min
Ressortie en Blu-ray version restaurée 4K le 3 juin 2026

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