of Montreal – aethermead : « être une star à New York »

Le vingtième album studio d’of Montreal chronique la récente rupture de Kevin Barnes, et le fait – incroyablement – avec des mots simples et des chansons tout aussi directes. Une grosse surprise dans la discographie du groupe, et l’une de ses œuvres les plus immédiatement séduisantes.

Of Montreal 2026
Photo : Bảo Ngô

Kevin Barnes a eu une vie amoureuse difficile. Et ces hauts et ces bas émotionnels ont régulièrement nourri sa musique : on sait que le « of Montreal » qui lui a servi à baptiser son groupe vient d’une rupture douloureuse avec une amoureuse originaire du Canada ; on se souvient de l’album Aureal Gloom de 2015 qui le voyait se débattre dans l’après-coup de son divorce. Onze ans plus tard, Kevin replonge après une nouvelle rupture : sa relation avec la musicienne Christina Schneider, qui a pris fin en 2025, est quasiment l’unique thème des chansons de ce vingtième album de of Montreal… Au point même où Barnes a admis qu’il s’agit là d’un album « confessionnel au point d’en être embarrassant« . Même s’il a aussi expliqué qu’il ne s’agissait pas de chansons dépressives sur le chagrin amoureux, mais bien d’un disque de « reconstruction personnelle »…

aethermeadBarnes est resté relativement discret sur les détails précis de sa séparation. Pourtant, ce que aethermead (soit « hydromel à l’éther », une jolie image symbolique, bien caractéristique de son approche) raconte, est quand même très clair. L’album est évidemment un récit de « déplacement géographique » – du Vermont à Brooklyn -, et une description réflexive sur ses états émotionnels : non seulement le manque affectif, mais aussi la frustration née de l’impossibilité de transformer « l’autre » (… comme de se transformer soi-même). Mais c’est aussi une suite de messages directement adressés à cet « autre » : les paroles de la plupart des chansons sont infiniment plus simples, plus directes, que d’habitude. Cette « lisibilité » traduit sans doute une maturité nouvelle de la part d’un artiste qui a passé la majorité de sa carrière à se cacher derrière des délires plus ou moins abstraits et complexes.

Une chanson – presque un morceau « folk » – comme Dismissal Mosaics, qui referme l’album et semble servir à résumer la situation, presque à clore le sujet, est d’une simplicité, d’une « trivialité » dont on n’avait pas l’habitude sur les disques d’of Montreal : « I drink a beer in the daytime and watch the eclipse / I don’t miss a lot, I do miss this / This access to you, I miss us at our best / To hell with the rest » (Je bois une bière en journée et je regarde l’éclipse / Je ne rate pas grand-chose, mais ça me manque / Ce lien avec toi, je regrette quand nous étions à notre apogée / Tant pis pour le reste). Ce qui n’empêche pas l’animosité envers l’ex-être aimé : « Surely you knew me well knew me well enough to know / That I’d want to be a star in New York / Not a hick in Vermont » (Tu me connaissais sûrement assez bien pour savoir / Que je voudrais être une star à New York / Et non un plouc du Vermont).

Take the Form, un morceau qui a quelque chose de « velvetien » dans son riff, détaille comment les désirs et les envies se brisent au sein d’une relation inadaptée : « I’ve no idea what this button does / I’m pushing it now, just because / And anyway, I have no fear / Of being too hopeful or insincere / If I can do no harm, then I can do no good » (Je n’ai aucune idée de ce que fait ce bouton / J’appuie dessus, juste comme ça / Et puis, de toute façon, je n’ai pas peur / D’être trop optimiste ou hypocrite / Si je ne peux faire de mal à personne, alors je ne peux faire de bien à personne).

Le très efficace, très « classiquement Rock » (du côté des Strokes, incroyablement !) When, détaille la manière dont la sexualité (ou la provocation) masque le besoin beaucoup plus banal d’affection, de tendresse : « I just wanna fuck you again / When can I fuck you again? / I don’t need you to think of me as human / You don’t touch my self esteem / I don’t look to you for warmth and affection / I’m not trying to have an emotional connection » (J’ai juste envie de te baiser encore / Quand est-ce que je peux te baiser encore ? / Je n’ai pas besoin que tu me considères comme un être humain / Tu ne touches pas à mon estime de moi / Je ne cherche pas de chaleur ni d’affection auprès de toi / Je ne cherche pas de lien émotionnel).

Le récit et les émotions que porte ce aethermead sont tellement riches que nous n’avons même pas vraiment parlé de la forme de cet album. Qui pourtant, traduit une rupture assez radicale avec les disques précédents d’of Montreal, qui allaient vers une abstraction de plus en plus inconfortable : ce disque est peut-être le plus « simple » musicalement, le plus « facile » à découvrir, à écouter, de toute la longue carrière de Kevin Barnes. Aucune des treize chansons qui le composent ne peut même être réellement qualifiée de psychédélique ! Après avoir systématiquement utilisé les excès en tout genre, la complexité musicale et l’hypersexualisation comme langage artistique, on dirait que Barnes accepte que les choses « vraiment importantes » peuvent être traduites musicalement en belles ballades folk ou jazzy, ou en chansons électriques excitantes au premier degré.

Même si nous sommes des fans de la première heure d’of Montreal, il est agréable d’avoir entre les mains un disque de Barnes qui ne fasse pas des « nœuds au cerveau », que l’on puisse aimer au premier degré. Certains pourront déplorer ce qu’ils verront comme un perte de radicalité, nous – incurables optimistes – préférons l’hypothèse d’un apaisement traduisant une plus grande sincérité de la part d’un artiste qui pourrait bien, du coup, devenir une « star à New York ».

Eric Debarnot

of Montreal – aethermead
Label : Polyvinyl Records
Date de parution : 5 juin 2026

 

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