« L’Hypermonde » de Laurent Ladouari : penser l’avenir autrement

Rarement un roman contemporain aura suscité chez nous un tel enthousiasme. Fresque d’anticipation, roman d’aventures, réflexion philosophique et manifeste humaniste à la fois, L’Hypermonde de Laurent Ladouari interroge – entre autres choses – notre dépendance à la technologie, et propose une vision étonnamment stimulante de l’avenir.

Laurent Ladouari

D.R.Il est un peu tard peut-être pour parler de l’Hypermonde, un roman de SF paru en octobre dernier : on ne peut pas arguer « d’actualité » dans son cas. Mais le choc qu’a été cette lecture pour moi rend caduque, voire ridicule, le concept d’actualité, qui voudrait qu’on ne parle d’un livre que rapidement avant ou après sa sortie en librairie. Est-ce que, à l’époque, on ne parlait du dernier roman d’Alexandre Dumas ou de Jules Verne qu’au moment de leur « impression » ? J’imagine bien que certains tiqueront devant le rapprochement entre deux écrivains universellement célébrés et un auteur français de science-fiction du XXIe siècle. Pourtant, cette filiation n’a rien d’arbitraire : Dumas irrigue explicitement l’imaginaire de Laurent Ladouari, tandis que sa vision d’un futur possible de l’humanité renoue avec l’ambition spéculative des grands romans d’anticipation verniens… Laissez-moi m’expliquer, car L’Hypermonde vaut vraiment la peine qu’on s’y intéresse et qu’on dépasse les préjugés qu’ont certains vis-à-vis de la « science-fiction », mais aussi des uchronies qui pullulent depuis quelques années !

L Hypermonde

Laurent Ladouari, l’auteur, est un écrivain au parcours atypique : polytechnicien et ingénieur des Mines, il a travaillé non seulement « dans l’Industrie » (comme on dit), mais également pour l’État, en particulier au Ministère de la Culture. Son CV « officiel » le présente comme inventeur d’une méthode révolutionnaire d’intelligence collective – ce qui éclaire d’ailleurs plusieurs des thèmes centraux du roman -, mais aussi comme passionné de peinture de la Renaissance – ce qui transparaît également dans l’Hypermonde. Bref, pas votre écrivain germanopratin habituel, et on ne peut guère s’attendre en ouvrant son livre aux états d’âme d’un petit bourgeois dépressif comme dans beaucoup trop de romans français parus ces dernières années (ces dernières décennies…?).

Se lancer dans la lecture de l’Hypermonde relève du défi : ce roman s’inscrit dans un cycle (Volution), et fait suite à deux livres déjà parus (Cosplay et L’Or des Malatesta), que je n’ai pas (encore) lus. Et dès les premières pages, le lecteur est emporté par une histoire d’une complexité redoutable, mettant en scène une multitude affolante de personnages. Une histoire qui a commencé avant le début du livre, et qui (spoiler ?) se poursuivra après sa fin. Ce qui donne l’impression de sauter en marche dans un train lancé à pleine vitesse vers une destination non seulement inconnue, mais presque incompréhensible.

Pourtant, devant la richesse – et la pertinence, rapidement évidente – du récit, le lecteur que traversent des interrogations aussi fondamentales que « la science est-elle seulement au service du capitalisme et des dominants, ou peut-elle sauver la planète ? », ou « y a-t-il un avenir pour la véritable démocratie dans un monde de plus en plus fragmenté entre des cultures et des valeurs antagonistes ? » – et bien d’autres – va progressivement se laisser emporter dans ce voyage très inhabituel. L’Hypermonde est une uchronie, oui, qui imagine l’état de la planète après l’effondrement définitif d’Internet et après une guerre planétaire cataclysmique ayant ramené l’humanité à un niveau de civilisation quasi moyenâgeux. La grande question qui anime Ladouari est celle de la reconstruction d’une civilisation en utilisant la « science avec conscience », et sans passer par l’asservissement de l’homme à la technologie, qui conduit inévitablement à une dégradation des capacités humaines. La cible numéro un de Ladouari est Internet, mais il attaque de front d’autres fondements de notre réalité contemporaine : « Nous étions devenus des parasites de la technologie… La paix avait fait de nous des lâches, le confort nous avait rendus paresseux. Et Internet, où se trouvaient toutes les connaissances, nous avait rendus stupides et ignorants. Nous étions incapables de faire quoi que ce soit sans l’aide d’une machine… »

Sans trop en dire sur l’Hypermonde, ce que défend l’auteur, c’est une nouvelle approche de l’éducation (une partie du livre se déroule, sous forme de flashback, dans une école nommée « Nonpareil », dont le but est former de futurs scientifiques – et artistes -, qui auront dans la tête toutes les connaissances de l’humanité, mais qui sauront s’en servir d’une façon radicalement différente de leurs aînés. Mais ce qu’il illustre aussi, au cours de chapitres particulièrement merveilleux se déroulant à l’intérieur d’une IA qui peut être « visitée » par les humains, c’est que les limites que nous voyons aujourd’hui au développement scientifique sont avant tout le fait des défenseurs du capitalisme (ici les « Nautes », fans d’énergie fossile, qui veulent préserver leur puissance acquise sur l’exploitation des ressources et des personnes).

Il y a aussi dans l’Hypermonde des aventures épiques (le côté dumassien de l’auteur) et un mystère autour de l’assassinat de l’un des fils du plus grand bandit de l’histoire de l’humanité ! On y trouve des interrogations mystiques, des histoires d’amour et de trahison, des scènes d’action et de duels… tout un tas de choses dont on a, avouons-le, perdu l’habitude dans la littérature contemporaine. Et que l’on retrouve avec le bonheur qu’on ressentait, enfant, en lisant les Trois Mousquetaires ou le Comte de Monte-Cristo.

Rarement un roman de plus de cinq cents pages aura donné une telle impression de densité. À peine refermée la dernière page, une frustration demeure : celle de quitter trop tôt un univers qui semblait encore receler des centaines d’histoires, de débats et de découvertes. On attend donc avec impatience… la suite !

Eric Debarnot

L’Hypermonde
Roman français de Laurent Ladouari
Genre : Science-fiction
Editeur : Editions Hervé Chopin
559 pages – 21,00 €
Date de publication : 16 octobre 2025

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