Quand Cypress Hill débarquent à Paris, ils le font sous forme de masterclass. Les Américains persistent et signent en confirmant à ceux qui osaient en douter leur titre de légende du hip-hop américain, qu’ils entretiennent depuis plus de trente ans.

Tout commença un après-midi au tout début des années 90. Dans une chambre de banlieue parisienne, un ado un peu fiérot fit une démonstration sur son lecteur cassette flambant neuf de ce qu’était la musique, la vraie, à sa gamine de cousine alors aux portes de ce que l’on nomme communément la bouche de l’enfer, le collège.
Sur la bande passe un groupe américain de hip-hop, genre qui connut à ce moment-là la gloire et le sommet des charts en hissant sur le devant de la scène des pointures devenues des classiques (quand elles n’ont pas fini flinguées lors d’une soirée privée avec gentille dames de compagnie et poudre à aspirer qui fait rigoler). Dans mes oreilles alors en plein apprentissage, Cypress Hill au début de leur carrière et prêts à s’imposer parmi les meilleurs groupes de hip-hop toutes nationalités et époques confondues. Une formation qui, après plus de trois décennies, continue de réunir au même endroit jeunes et beaucoup moins jeunes. Et surtout toujours active sans être tombé dans le cliché badass et grosses bagnoles.
Soyons honnête : la rédactrice de ces lignes ne s’est jamais acoquinée avec le monde du rap et du hip-hop, s’en tenant bien au contraire très éloignée durant son adolescence au-delà du periph’. A l’époque où les lumières se braquèrent sur le petit monde des banlieues en France, elle se réfugia – peut-être par esprit de contradiction – dans le rock grunge aux cheveux crades de Seattle, préférant les Converses et les chemises à carreaux aux survêts et hoodies Adidas. Pourtant, un fil conducteur se traça entre ces deux mondes, avec l’apparition de groupes qui eurent la merveilleuse idée d’allier beats et samples de hip-hop à la fureur des guitares et de la batterie. En découvrant alors Rage Against The Machine, Korn, System Of A Down et autres cadors du nu métal, elle se remémora ses premières leçons, et réalisa que son monde n’était pas aussi étanche qu’elle le pensait.
Nous voilà, de très longues années après, réunis en ce jour de canicule précoce à l’Accor Arena, outrageusement climatisé pour accueillir Cypress Hill, toujours en provenance de Los Angeles, toujours menés par B-Real et Sen Dog, accompagnés sur scène d’Eric Bobo à la batterie et DJ Lord aux platines, toujours maitres d’un flow et d’un beat qui continuent de foutre littéralement le feu partout où ils se déversent. Ce soir, il s’agit de la première de Cypress Hill à l’ex-Palais Omnisports de Paris-Bercy. Une salle malheureusement bâchée sur ses gradin hauts : on ne sait pas si c’est l’effet jour de semaine, début de période estivale ou tout simplement la concurrence ce soir dans la capitale qui est responsable de la désertion d‘une partie des fans. Le résultat est toute une bande de joyeux spectateurs upgradés dans les carrés normalement réservés aux cartes premium et une fosse pleine à craquer.

En première partie nous accueillons DJ Premier. Le petit monde des producteurs de hip-hop nous étant inconnu, nous serons rapidement briefée par les premiers rangs qui nous rencardent quant au cursus du Monsieur, soit une grosse pointure qui a notamment collaboré avec Nas, Notorious B.I.G et JAY Z, qui officie dans le duo Gang Starr et qui se présente comme l’un des pionniers du genre. Arrivant sur scène dissimulé derrière un masque à la Commedia Del Arte blanc et noir, DJ Premier officie aux platines durant une bonne demi-heure et accueillera à ses côtés en fin de set Eklips, rappeur français qui, comme tous ses compatriotes, reste un parfait inconnu pour nous. Voilà donc de quoi discuter avec les plus jeunes pendant les vacances, entre deux festivals sur notre liste qui, on le sait déjà, n’aurons rien à voir avec ce style.

C’est absolument sans honte aucune que nous affichons notre envie de repartir très loin dans notre jeunesse. Cypress Hill est un de ces groupes qui est demeuré planqué quelque part dans notre univers, satellite très éloigné mais bien présent dans notre culture musicale. Le groupe se rendant régulièrement en Europe, on se souvient l’an passé d’un set épique au Hellfest où les Américains ont rencontré le public « métalleux-mais-pas-que » de Clisson, lors d’un concert qui a mis absolument tout le monde d’accord. Également pour les plus voyageurs d’entre nous, le concert prédit il y a exactement trente ans dans l’épisode « Homerpalooza » de The Simpsons, Cypress Hill et le London Symphonic Orchestra réunis qui élèvent à un tout autre niveau le répertoire du groupe. Ce soir, c’est ainsi l’occasion d’entretenir notre crush de pré-ado, et de nous exprimer ailleurs que dans un concert où la sacro-sainte trinité guitare-basse-batterie domine.

Avec en décor le logo mythique du groupe projeté en arrière plan, un squelette gonflable aux allures de catcheur mexicain et l’artwork de l’album à venir en juillet prochain, Dios Bendiga, sur la grosse caisse d’Eric Bobo, le groupe déroule une performance à la hauteur de sa réputation. La setlist est un excellent équilibre entre gros tubes devenus des classiques et que l’on retrouve régulièrement depuis leur parution, et titres plus rares, avec en prime le nouveau single Watcha Trucha.
Ce sont évidement les plus vieux morceaux qui font trembler la salle, on passera rapidement sur le tsunami que déclenchent A To The K, I Ain’t Going Out Like That, Insane In The Brain ou When The Shit Goes Down, l’effet est le même qu’il y a trente ans, voire amplifié tant ces morceaux sont rentrés dans le panthéon hip-hop depuis lors.

Nous nous retrouvons personnellement plus quand Cypress Hill sortent les grosses guitares (évidement ici samplées par DJ Lord) sur You Can’t Get The Best Of Me, (Rock) Supestar et une des reprises de la soirée, l’énorme Bombtrack de Rage Against The Machine, durant laquelle B-Real nous rappelle qu’elle figure parmi les meilleurs morceaux guerriers à brandir face aux énormes bouffons qui nous gouvernent, particulièrement ceux que Cypress Hill déplorent chez eux. Le moment qu’on attend tous est la sortie de l’énorme joint fièrement allumé sur scène par B-Real dès I Wanna Get High et du haut de notre gradins, nous observons tous les malins qui ont su dissimuler le leur à la fouille pour l’allumer fidèlement au même instant.

Dans le rayon des raretés, B-Real et Sen Dog sont fiers de nous rappeler qu’en 1993 ils ont participé à la bande son du film Judgement Night, tristement remémoré comme aussi mauvais que sa bande originale est somptueuse. On y retrouve deux fois Cypress Hill, en duo avec Sonic Youth sur I Love You, Mary Jane et, joué ce soir pour une de ces rares occasions, Real Thing, à l’époque interprété avec Pearl Jam.
De quoi nous faire sentir vieux mais heureux à la vue des cohortes de mosh pitt et de crowd surfing qui sont le fait de cadres CSP+ évidement débarrassés ce soir de leur costume de directeur marketing ! On se sent alors finalement chez soi avec ce groupe qui réussit à transmettre son héritage malgré les décennies qui s’écoulent inexorablement.
Plus d’une heure et demie non-stop dans une ambiance à l’ancienne, sans golden pit ni carré or qui nécessitent d’hypothéquer sa maison, où l’on surfe entre nostalgie et rage juvénile comme lors de nos premiers gigs, et où l’on se (re)prend une belle leçon musicale en se disant que, malgré nos affinités qui nous ont largement écarté du hip-hop et du rap américains, il y a toujours une passerelle que l’on peut franchir à tout moment. Cypress Hill ont encore réussi à unifier, tout en dynamitant tout sur son passage. Des mentors toujours prêts à faire de nouvelles recrues, loin d’en avoir fini avec nous.

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Texte et Photos : Laetitia Mavrel
