Romancier passionnant, Jérémy Fel construit une œuvre très référencée mais singulière, qui interroge notre rapport à la monstruosité. En attendant son prochain livre, on a profité de la pause estivale pour lui demander son 5+5 littéraire.

On se souvient encore de notre découverte de Jérémy Fel. C’était en 2015, son premier livre venait de paraître aux éditions Rivages (Les Loups à leur porte). Le choc fut total : au-delà de l’immédiat plaisir de lecture, on avait la certitude de découvrir un auteur à part dans le paysage littéraire français. A la fois très référencé (Stephen King et David Lynch, pour ne citer que les influences les plus évidentes) mais aussi très original et personnel, le livre annonçait la naissance d’un écrivain majeur, qui a depuis largement confirmé tous nos espoirs. Grand lecteur, il a gentiment accepté de nous livrer son 5+5 où se côtoient classiques littéraires, livres-mondes et quelques mauvais genres…
5 livres du moment
Terra Ignota, d’Ada Palmer. Tome 1 : Trop semblable à l’éclair

Un cycle de SF d’une force et d’une beauté stratosphériques dont j’ai dévoré deux tomes sur cinq, les autres m’attendant bien sagement sur ma table de nuit. Ada Palmer, et ce n’est pas la moindre de ses ambitions, réussit l’exploit de créer un univers futuriste aussi crédible qu’unique, totalement imprégné par la philosophie des lumières. Il en résulte un mélange détonnant. Il faut un petit temps d’adaptation pour entrer dans ce monde délicieusement baroque et sensuel, mais une fois qu’on y est, on n’a plus envie d’en ressortir.
Notre Part de nuit, de Mariana Enriquez

Un père et son fils traversent l’Argentine, fuyant la menace d’une terrible secte… J’avais eu la chance de lire quelques mois avant sa parution ce grand roman familial et grand roman d’horreur à la fois. Quelle déflagration ! Certaines scènes, absolument terrifiantes, m’ont marqué au fer rouge. C’est le type même du roman qui a tout pour me plaire, de façon, je dirais, insolente. On croirait une sorte de somptueux croisement entre Roberto Bolano et Stephen King. Une date dans la littérature de genres, et dans la littérature tout court.
Lanark, d’Alasdair Gray

Je triche un peu, et profite de sa récente publication en poche pour parler de ce livre absolument dingue que j’ai lu en 2000, un des premiers avec La Maison des feuilles à m’avoir donné un goût immodéré pour les romans-mondes. Mosaïque complexe, roman bicéphale, Lanark est irracontable mais jamais ne nous perd, sorte de cauchemar kafkaïen aux accents fantastiques qui malmène son lecteur autant qu’il le ravit.
La Sorcière à la jambe d’os, de Zelimir Peris

C’est mon plus grand choc de lecture de l’année dernière. Je ne comprends pas qu’il ne soit pas plus lu. Hautement picaresque, constamment inventif, avec des chapitres dont certains prennent la forme d’une recette de cuisine, d’une pièce de théâtre, d’un rapport de police ou même d’un livre dont vous êtes le héros (oui !), et qui narre l’histoire presque homérique d’une femme (injustement ?) considérée par les autres comme une sorcière, dans la Dalmatie du 19me siècle. Vous n’aurez jamais rien lu de tel !
Là où les tigres sont chez eux, de Jean-Marie Blas de Roblès

Je finis par mon roman en cours, qui est bien parti pour devenir une de mes lectures récentes les plus marquantes. C’est tellement rare de lire des livres aussi ambitieux en littérature française contemporaine ! Entre la vieille Europe et le Brésil, on passe d’un personnage à l’autre avec un naturel confondant. C’est tout aussi passionnant que divertissant, au sens noble du terme. Blas de Roblès est clairement un des plus grands conteurs actuels, maniant le verbe et la narration à la perfection. Un plaisir littéraire chimiquement pur.
5 livres pour toujours
Dur d’en choisir seulement cinq. On va dire que ce sont les cinq qui me viennent à l’esprit à l’instant T. Et, forcément, que pour des bonnes raisons.
Les Démons, de Fiodor Dostoïevski

Dès les premiers chapitres, l’impression nous gagne d’être plongé dans un tourbillon, un vortex. Peuplé de personnages d’une complexité vertigineuse (on est chez Dostoïevski, après tout) le roman est à la fois son texte le plus sombre et le plus politique (ce qui ne doit pas vraiment être un hasard). Kundera disait à juste titre que l’auteur russe y amalgamait avec brio roman psychologique, satire, comédie, et longues discussions philosophiques. Je rajoute que certaines scènes m’ont réellement fait froid dans le dos, tout comme la préscience qu’avait Dostoïevski des grands bouleversements sociétaux et théologiques qu’allait connaître le siècle suivant. Terrible et prophétique.
Méridien de Sang, de Cormac McCarthy

Le joyau noir de McCarthy. Sa lecture a été une magnifique épreuve, tant la violence la plus paroxystique suinte de ses pages. Inspiré de faits réels, c’est L’Enfer de Dante transposé dans le Far West du milieu du 19e siècle. Chaque chapitre sent le feu, le sang, et la poudre. Le personnage du Juge Holden est l’un des antagonistes les plus fascinants et terrifiants croisés en littérature. Et que dire de l’écriture hypnotique de Mc Carthy, qui mène à la transe… Le seul problème avec ce roman, c’est qu’il risque de rendre les lectures suivantes terriblement fades en comparaison.
Mémoires d’Hadrien, de Marguerite Yourcenar

Mon candidat pour l’île déserte tant tout m’y semble parfait, à commencer par sa splendide écriture. A la fois un grand texte historique, politique, philosophique, mais aussi un grand roman d’amour. Marguerite Yourcenar, qui a travaillé dessus pendant vingt ans, l’aurait elle-même traduit en latin pour le retraduire en français afin de garder l’empreinte du latin dans le français ! J’aimerais pouvoir en connaitre certaines pages par cœur, en particulier celles, déchirantes, dédiées au jeune Antinoüs. D’un monde sans cesse déchiré par la barbarie, Yourcenar, par la voix de l’empereur Hadrien, extrait toute l’humanité.
L’Homme qui rit, de Victor Hugo

Un livre totalement fou, par lequel l’auteur lui-même (on ne le contredira pas) disait avoir voulu abuser du roman. Se déroulant dans l’Angleterre de la fin du 17ème siècle et du début du 18ème, bien moins connu que Les Misérables ou Notre-Dame de Paris, c’est pourtant un des chefs-d‘œuvre de Hugo. A la fois tragédie, pamphlet politique, long poème en prose aux accents encyclopédiques, ce roman hors norme tour à tour subjugue, effraie, éreinte, émeut aux larmes. Certaines scènes (celles de la tempête en mer, du pendu, du discours de Gwynplaine devant la chambre des lords) font partie des plus sublimes (j’insiste sur le mot) que j’ai pu lire.
Les Cités de la nuit écarlate, de William Burroughs

Mon préféré de Burroughs, à la fois le plus ample et le plus lisible, naviguant entre polar, roman d’aventures et science-fiction. On suit d’abord plusieurs histoires, à différentes périodes, puis tout se mélange et on assiste, médusé, à un véritable feu d’artifice narratif, intense bacchanale peuplée de toutes les obsessions, souvent pour le moins subversives, de l’auteur américain le plus culte de la deuxième moitié du 20ème siècle.
