« Étrangers à la dérive » de James Lee Burke : chronique d’une Amérique malade

Inédit en France, le premier roman de la saga consacrée à la famille Holland, est enfin publié par Rivages. Étrangers à la dérive est un très beau roman, qui nous rappelle que James Lee Burke est l’un des écrivains américains majeurs de ces cinquante dernières années.

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copyright Robert Clark

Commençons peut-être par une évidence : James Lee Burke est l’un des plus grands auteurs de romans noirs américains. Ses livres consacrés à Dave Robicheaux (une vingtaine) constituent un pan essentiel de l’histoire du polar, et la collection Rivages/Noir doit sans doute une partie de son identité à cette œuvre lyrique si singulière. Mais James Lee Burke est un écrivain tellement prolifique que la série Robicheaux occulte parfois le reste de son œuvre, et notamment les romans qu’il a consacrés à la famille Holland, et que son éditeur français publie un peu dans le désordre. Ainsi Étrangers à la dérive a été publié aux Etats-unis en 2014 et, chronologiquement, cette histoire constitue le point de départ de cette série qu’il poursuivra ensuite avec La Maison du soleil levant, Les jaloux, Un autre éden (tous publiés en France).

Dans ce roman, James Lee Burke nous raconte l’histoire de Weldon Holland. Tout commence en 1934 par la rencontre de Weldon, alors adolescent, et des fameux Bonnie Parker et Clyde Barrow – une rencontre marquante et qui resurgira plusieurs fois tout au long du récit. De fait, ce prologue constitue l’élément déclencheur d’un parcours qui se poursuit ensuite pendant la guerre, en Europe en 1944. Weldon y rencontre Hershel Pine, un autre soldat qui deviendra son meilleur ami. Ensemble, ils libèrent des camps une jeune espagnole, Rosita, dont Weldon tombe amoureux et qu’il épousera à Paris après la guerre. Revenu dans son Texas natal, Weldon s’associe à Hershel et ils se lancent avec succès dans l’industrie pétrolière alors en plein développement. Mais leur réussite attise la convoitise et la haine de leurs concurrents…

Étrangers à la dérive n’est donc pas vraiment un polar mais la noirceur du propos est bien réelle et la violence, même sourde et tapie, est omniprésente. Personnage typique de l’œuvre de James Lee Burke, Weldon est un homme droit et intègre qui va devoir affronter des hommes corrompus, au risque peut-être de se laisser lui-même contaminer par le mal. De fait ce roman s’apparente à la chronique d’une Amérique prospère, symbolisée par la réussite industrielle de Weldon et Hershel, mais aussi par Linda Gail, la femme d’Hershel, qui rêve d’Hollywood et de cinéma. Mais ces deux industries, Burke les dépeint avec lucidité : si la première contribue à la destruction de cette nature à laquelle il est si attaché, la seconde est une sorte de mirage gangrené par la corruption. Et l’on retrouve là l’un des thèmes majeurs de l’œuvre de James Lee Burke : l’idée que l’homme aurait pu vivre dans une sorte d’Eden, ou du moins en harmonie avec une nature sublimée par son écriture. Hélas, pour l’écrivain, certains hommes ont des âmes corrompues (naturellement, par l’argent ou par le pouvoir) et ils empêchent un bonheur pourtant atteignable. Comme souvent chez James Lee Burke, ce constat amer est contrebalancé par la certitude que l’amour peut triompher. Cela s’incarne ici avec le couple Weldon/Rosita, un couple menacé par les coups bas (des photos truquées par exemple) ou la haine de leurs ennemis. Weldon et Rosita devront donc lutter contre tous ceux qui, à un moment ou à un autre, vont pactiser avec le Mal. Des crimes de Bonnie et Clyde, à la corruption sous toutes ses formes, en passant par l’antisémitisme, James Lee Burke porte un regard sans concession sur son pays, une Amérique malade car contaminée par de l’intérieur par ces hommes mauvais.

On l’aura compris, les amateurs de l’auteur ne seront pas surpris ni dépaysés par ce roman typiquement « burkien ». Les autres, ceux qui ne connaissent pas encore cette œuvre immense, seront bien avisés de lire Étrangers à la dérive. Il y découvriront un auteur qui ici peut être lu comme un héritier d’Hemingway. Si la plume de James Lee Burke est plus lyrique que celle de l’auteur de Pour qui sonne le glas, les deux écrivains partagent bien des points communs, en particulier ces questionnements moraux qui leur permettent d’ausculter aussi bien leurs personnages que leur rapport au monde.

Grégory Seyer

Étrangers à la dérive
Un roman de James Lee Burke
Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Christophe Mercier
Éditeur : Rivages/Noir
496 pages – 22,90 €
Date de parution : le 3 juin 2026

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