Pas forcément les « meilleurs » disques des années 80, mais ceux qui nous ont accompagnés, que nous avons aimés : aujourd’hui, Tim, des Replacements, l’album charnière qui a définitivement confirmé le talent de compositeur de Paul Westerberg. Ni tout à fait punk, ni encore pop, c’est surtout un disque porté par des chansons immortelles.

Ça a été pour moi une découverte tardive : celle d’un groupe majeur par le biais du premier album solo de son chanteur et principal compositeur. Je n’avais jamais entendu parler des Replacements au moment où, sur les bons conseils de la presse rock de l’époque, j’ai acheté le CD de 14 Songs, le premier album solo officiel de Paul Westerberg. Un disque que j’ai usé et usé, époustouflé par des ballades comme Runaway Wind, belle à pleurer, ou le groove rock imparable du morceau d’ouverture Knocking on Mine. Ce n’est pas notre sujet ici, mais que ceux qui ne le connaissent pas se jettent sur cette merveille. Mais qui est ce type, bon sang ? À partir de là, il a fallu acheter tous les suivants jusqu’à ce que Westerberg devienne un ermite, et revenir en arrière, là où tout a commencé…
Replaçons le groupe dans son contexte au moment où Tim va les faire changer de statut : les débuts des Replacements ressemblent à ceux d’un groupe né dans le désordre le plus total, mais devenu très vite essentiel sur la scène de Minneapolis. Dès l’origine, Paul Westerberg, Bob Stinson, Tommy Stinson et Chris Mars ont chacun leur point fort : le premier apporte peu à peu des chansons plus fortes et plus mélodiques, le deuxième une guitare instable et incendiaire, le troisième une assise déjà étonnante à la basse malgré son jeune âge (il avait 14 ans au moment de la sortie du premier album !), et le quatrième une frappe sèche, nerveuse, instinctive. Très tôt, les Replacements sont comparés à leurs rivaux locaux de Hüsker Dü : même ville, même énergie punk, mais un esprit très différent. Là où Hüsker Du est dans la radicalité, les Replacements cultivent une sorte de chaos. Le label Twin/Tone, pilier de la scène locale, va jouer un rôle décisif en publiant Sorry Ma, Forgot to Take Out the Trash en 1981, un disque, il faut le reconnaître, plutôt brouillon, qui marque surtout les esprits à l’échelle locale. Le mini-album Stink prolonge cette veine agressive, avant que Hootenanny ne commence à montrer davantage de pop, de rock classique et de chansons plus personnelles. Non, il ne s’agit pas seulement d’un groupe punk ingérable, mais d’une vrai troupe d’auteurs.
Cette évolution éclate pleinement avec Let It Be en 1984, reçu comme une révélation critique : l’album fait basculer les Replacements dans une autre catégorie, celle des groupes capables de réinventer le rock américain, à l’instar de leurs collègues géorgiens de REM. Paul Westerberg s’impose alors comme un songwriter majeur. Si le groupe garde son image de bande incontrôlable, et est célèbre pour ses concerts aussi brillants que chaotiques, son écriture s’affine, comme le montrent I Will Dare ou Sixteen Blue. C’est dans ce contexte que paraît Tim en 1985, album charnière qui capte à la fois leur fougue originelle et une ambition plus ample. Avec ce disque, les Replacements entrent chez Sire Records, leur premier label major, sans pour autant changer de méthode. Le groupe reste à Minneapolis pour enregistrer Tim aux Nicollet Studios, durant l’été 1985, avec Tommy Erdelyi, alias Tommy Ramone, à la production. Le choix est cohérent : préserver l’identité du groupe tout en lui donnant un cadre plus solide et plus audible pour un passage sur major.
Le résultat est un album qui garde une vraie nervosité, mais avec un son plus ample que sur les premiers disques, même s’il n’est pas complètement commercial non plus. En revanche, c’est justement ce traitement sonore qui deviendra l’un des grands sujets de débat autour de Tim. Nous y reviendrons, mais penchons-nous déjà sur les chansons… Dans l’ordre du disque, Tim s’ouvre de façon idéale avec deux titres qui posent d’emblée le cadre. Mélodique, mais toujours énergique, Hold My Life lance l’album avec une urgence évidente : dès l’ouverture, Paul Westerberg mêle fébrilité intime et énergie rock’n’roll. La formule « Hold my life because I just might lose it » (Empêche ma vie de m’échapper, parce que je sens que je pourrais la perdre) condense une grande partie de ce qui traverse l’album : une demande d’aide de la part d’un vrai angoissé. Tout est déjà là, notamment cette façon très « westerbergienne » de transformer une fragilité profonde en refrain évident. C’est une entrée en matière parfaite. Juste après, I’ll Buy est un morceau rapide, sec et un peu bancal, typique des Replacements, sans être l’un des sommets de Tim. Ces deux morceaux témoignent du nouveau son du groupe, qui n’a pas gommé toutes les aspérités des débuts.
Kiss Me on the Bus concentre ensuite tout l’art de Westerberg : une apparente légèreté pop sur fond de tension émotionnelle adolescente, avec ce moment que l’on a tous connu, celui de l’attente maladroite du baiser et de la peur du rejet. La mélodie s’impose d’elle-même, et Westerberg décrit ce moment, somme toute banal, d’embrasser quelqu’un dans un bus comme un événement d’un romantisme fou. Le titre est également connu pour son interprétation dans Saturday Night Live, avec un groupe totalement bourré, ce qui leur valut un bannissement à vie de l’émission et, plus largement, une mise à l’écart de NBC pendant près de trente ans.
Dose of Thunder est musicalement porté par une batterie très présente et des guitares agressives. On y entend encore clairement le versant le plus direct des Replacements : quelque chose qui rappele leurs débuts, mais sans perdre ce sens de la mélodie qui empêche le morceau de n’être qu’une décharge punk de plus. En studio, le morceau reste contenu ; en live, il devient beaucoup plus radical, comme on l’entend très bien sur le Live at Maxwell’s 1986, publié en 2017 et document essentiel de l’époque.
Waitress in the Sky apporte ensuite quelque chose de plus léger en apparence et de plus sautillant. Difficile pourtant de ne pas déjà penser au titre suivant, qui est une merveille absolue. Swingin Party constitue sans doute le cœur secret du disque, et peut-être sa chanson la plus bouleversante. Westerberg y aligne des images parmi les plus saisissantes de tout l’album : « Bring your own lampshade, somewhere there’s a party » (Apporte ton propre abat-jour, quelque part il y a une fête), « If being wrong’s a crime, I’m serving forever » (Si avoir tort est un crime, alors je purge ma peine pour toujours), « If being afraid is a crime, we hang side by side » (Si avoir peur est un crime, alors nous serons pendus côte à côte). Ces paroles disent beaucoup de la gêne sociale qu’il éprouve. Musicalement, c’est un choc. Jamais le groupe n’avait osé des arrangements aussi subtils, avec un léger parfum de jazz et de country qui donne au morceau sa grâce bancale. L’histoire raconte que Westerberg aurait été inspiré par un bootleg de Buffalo Springfield.
Bastards of Young, qui ouvre la seconde face, est quasiment un cri générationnel. Dès l’ouverture, « God, what a mess, on the ladder of success / Where you take one step and miss the whole first rung » (Mon Dieu, quel gâchis : sur l’échelle de la réussite, tu fais un pas et tu rates d’emblée le tout premier barreau), Westerberg semble ressentir l’échec avant même d’avoir commencé. Que dire de « We are the sons of no one, bastards of young », sinon que l’on tient là l’un des refrains les plus définitifs du rock américain des années 80, celui qui a fait de Westerberg le porte-voix malgré lui de toute une génération ? Le titre est l’un des plus célèbres du groupe, et résume à lui seul les paradoxes des Replacements : un morceau qui aurait pu être un vrai tube s’il n’avait pas été joué par un groupe si peu désireux de se conformer aux règles du succès. Quarante ans après la sortie du disque, c’est encore celui que je proposerais d’écouter en premier à un néophyte.
Lay It Down Clown n’a, au contraire, jamais atteint le statut des grands morceaux de Tim, et il est souvent perçu comme un titre plus mineur à côté des sommets du disque. Il serait pourtant injuste de le balayer trop vite : il reste énergique, et la slide guitar y est sympathique. Left of the Dial est, par contre, un morceau clé de l’histoire de The Replacements, qui y clame son amour pour les radios indépendantes, mais en dit surtout beaucoup sur la vie du groupe avant sa relative reconnaissance : « Read about your band in some local page / And see your picture in a window in some old downtown » (Lire un article sur ton groupe dans une page locale / Et voir ta photo dans la vitrine d’un vieux centre-ville). De petites gloires locales attendant de petits signes de reconnaissance. Little Mascara est très nerveux et suggère la violence domestique, avec une gravité qui tranche avec les émois adolescents du début du disque. La batterie de Chris Mars y est essentielle, et c’est un classique du groupe en live.
Enfin, Here Comes a Regular, tout au bout, ferme l’album sur une note bouleversante. Le « Regular », c’est le pilier de bar, usé par l’alcool et la solitude. « Well, a person can work up a mean, mean thirst/ after a hard day of nothin’ much at all/The summer’s passed, it’s too late to cut the grass/ there ain’t much to rake anyway in the fall/And sometimes I just ain’t in the mood/ to take my place in back with the loudmouths/You’re like a picture on the fridge that’s never stocked with food/ I used to live at home, now I stay at the house » (Eh bien, on peut s’attraper une sacrée, une sacrée soif / après une dure journée à n’avoir presque rien fait du tout. / L’été est passé, il est trop tard pour tondre la pelouse / et de toute façon, il n’y a pas grand-chose à ratisser à l’automne. / Et parfois, je n’ai tout simplement pas envie / d’aller prendre ma place au fond avec les grandes gueules. / Tu es comme une image sur un frigo qui n’a jamais été rempli de nourriture. / Avant, j’habitais chez moi ; maintenant, je ne fais plus qu’occuper la maison). Ces paroles d’une grande tristesse accompagnent une composition lente, portée par le piano, parmi les plus belles du disque. La ligne mélodique est à tomber, sans aucun effet spectaculaire. C’est aussi pour cela que le disque reste si fort : il contient certaines des textes les plus marquants et les plus humains jamais écrits par Westerberg.
Revenons sur la production du disque. Avec les années, beaucoup de fans, de critiques et le groupe lui-même ont estimé que le mix original de Tommy Ederlyi ne rendait pas pleinement justice aux chansons. Le reproche tient généralement à un son jugé brouillon, alors même que le matériau musical est très bon. Cela a contribué à la réputation d’un chef-d’œuvre imparfait : un album majeur, rempli de chansons immenses, mais dont beaucoup pensaient qu’il n’avait jamais eu, techniquement, la présentation qu’il méritait.
On peut schématiquement distinguer plusieurs versions de l’album :
- la version originale de 1985 donc, produite et mixée par Tommy Ederlyi;
- la remasterisation de 2008 du mix original ;
- le nouveau mix de 2023, par Ed Stasium, qui constitue le cœur d’une réédition qui a été une révélation pour beaucoup ;
L’intérêt du mix de Ed Stasium est qu’il ne cherche pas à moderniser artificiellement Tim, mais à révéler ce qui était déjà là dans les bandes. La voix de Westerberg y gagne sensiblement, et surtout la guitare de Bob Stinson est mise en avant. Les meilleurs titres en sortent transfigurés : Swingin Party bouleverse davantage encore, mais ce sont peut-être les morceaux les plus énergiques qui profitent le plus du nouveau mix. Il a fait passer un album important au rang de disque essentiel de la décennie.
Les trois albums suivants (Pleased to Meet Me, Don’t Tell a Soul et All Shook Down) prolongeront cette évolution vers un son plus policé, parfois jusqu’à l’excès, surtout sur le dernier, qui ressemble déjà à bien des égards au premier véritable album solo de Westerberg. Ils n’en demeurent pas moins essentiels par la qualité hors norme de son écriture.
Depuis une vingtaine d’années et Folker en 2004, Paul Westerberg se fait très discret. Certes il y a eu une éphémère tournée de reformation en 2015 qui a donné lieu à une vingtaine de concerts, mais Westerberg n’a plus sorti d’album solo depuis plus de 20 ans. Seule Juliana Hatfield a réussi à le faire sortir de son hibernation discographique en réalisant l’album Wild Stab crédité au duo The I Don’t Cares, un album forcément brinqueballant et traversé de quelques éclairs. Espérons qu’il n’a pas sonné sa retraite définitive.
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Laurent Fegly
The Replacements -Tim
Label : Sire Records
Date de sortie : 18 septembre 1985
