Objet singulier sans doute pas aussi réussi que la critique US le prétend, Widow’s Bay arrive quand même à conjuguer la rigolade potache avec la peur, recyclant aussi bien des idées à la Stephen King que les belles intuitions de Twin Peaks.

Que feriez-vous si vous étiez le maire d’une petite île pittoresque mais oubliée de tous, au large de la côte atlantique des USA ? Pour apporter non seulement de l’argent frais à l’économie déclinante, mais également la « civilisation moderne » à une communauté qui semble avoir un demi-siècle de retard, vous imagineriez sans doute une bonne campagne de communication pour attirer des touristes prêts à dépenser beaucoup d’argent pour vivre une « expérience » rare. Le problème est que, à Widow’s Bay, non seulement la population – attachée à sa tranquillité -, mais l’île elle-même vont résister aux modernes envahisseurs. Car cette île n’est pas comme les autres, elle est sous le coup d’une abominable malédiction que le maire et ses rares alliés vont devoir tenter de briser.
On comprend bien, à la seule lecture du point de départ de la série TV Widow’s Bay, que le propos audacieux de l’équipe de Katie Dippold est de concilier comédie et horreur. Audacieux, car les réussites dans le genre sont extrêmement rares, la peur et l’hilarité étant deux sentiments parfaitement antagonistes, semblant s’annuler l’un l’autre. Widow’s Bay a été accueillie aux USA par une vague de critiques enthousiastes pour avoir atteint l’objectif de concilier dans chaque épisode l’apparition d’un stéréotype du récit d’horreur (fantômes, serial killers, sorcières, monstres, etc.) – avec plus ou moins d’efficacité quand même – et la gestion façon « soap » des conflits entre des membres particulièrement farfelus de la communauté insulaire. Tout en développant, autour de 10 épisodes qui semblent parfois presque indépendants, une storyline tournant autour de l’identification et de la lutte contre cette fameuse malédiction.
Mais c’est la belle équipe composée par le maire, Tom Loftis (Matthew Rhys, pas toujours à l’aise dans un rôle aussi décalé, mais qui arrive à dégager de très belles émotions, dans le dernier épisode par exemple), par Wyck – son antagoniste qui deviendra son allié -, et surtout par Patricia – le plus beau personnage de la série, le plus original, à la fois hilarante et touchante -, qui permet au téléspectateur de passer outre certaines faiblesses occasionnelles de la partie horrifique de Widow’s Bay, une série qui recycle régulièrement sans trop d’imagination des situations vues et revues des dizaines de fois. Ou bien lues et relues chez Stephen King, qui semble souvent être LA référence des scénaristes.
Certains critiques, sans doute emportés par un enthousiasme excessif, voient dans Widow’s Bay une héritière de Twin Peaks : c’est exagéré, les visions délirantes de Lynch – certes situées dans un cadre similaire de petite ville farfelue à l’écart du « monde normal » – étant bien plus fortes que les stéréotypes des films d’horreur qui sont à la base de la série. Par contre, il est indéniable que Widow’s Bay reprend le pari tenu à l’époque par Lynch de réhabiliter le plaisir du récit collectif : à une époque où la fiction « standard » est focalisée sur le traumatisme individuel ou sur la « psychologie » des personnages, Widow’s Bay s’intéresse à une communauté entière et à la façon dont celle-ci se raconte elle-même, que ce soit par rapport à son passé ou à la manière dont elle se projette dans le futur.
En refusant leur intégration dans la modernité et la logique capitaliste qui meut le maire, en nous remémorant que le passé a une présence et un poids auquel nul ne peut réellement échapper, les habitants de Widow’s Bay, unis pour le coup avec les spectres et les monstres qu’ils côtoient, font de la résistance.
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Eric Debarnot
