À partir d’une idée aussi simple qu’efficace, Jacques Expert construit un thriller qui nous convaincra moins grâce à l’énigme elle-même de l’Ascenseur, qu’à ce qu’elle révèle d’une communauté gagnée par la suspicion, et du délitement du lien social.

Un petit garçon entre dans un ascenseur et il n’en ressort jamais. Où est-il passé ? Que lui est-il arrivé ? Voilà certainement l’un des plus beaux pitchs que l’on ait rencontré depuis longtemps dans un polar. Jacques Expert, écrivain désormais reconnu dans le genre, a eu une idée réellement géniale : une disparition au cœur du quotidien, un mystère immédiatement compréhensible par tous. La « projection », l’identification, l’empathie du lecteur fonctionnent au maximum… et l’angoisse est littéralement « universelle ». Le problème, évidemment, d’une idée aussi simple, aussi indiscutable, est que tout dépendra ensuite du talent de l’écrivain à en faire quelque chose qui tienne la promesse initiale, qui n’engendrera pas une inévitable (?) déception.
Nous sommes donc au Mans, une ville française moyenne, un peu « ordinaire », ce qui nous change agréablement des décors urbains parisiens – ou au moins de grande métropole – que l’on retrouve dans la vaste majorité des polars. Victor a été « mis » par son père dans l’ascenseur au rez-de-chaussée, et n’a donc jamais été récupéré au cinquième étage par sa mère (Victor est un enfant de parents divorcés). Tous les habitants de l’immeuble, un « HLM » localisé « intra muros » dans la ville, – y compris les parents -, sont suspects, et l’enquête est menée par une brillante commissaire de police et par son adjointe, amies de longue date.
Comme on peut évidemment s’y attendre, l’enquête de l’Ascenseur importera finalement moins que ce qu’elle révèlera de la société française en 2026. Expert dresse par petites touches le portrait d’une petite communauté urbaine dont les habitants se croisent davantage qu’ils ne se connaissent réellement. Voisins de palier, retraités, familles monoparentales ou célibataires solitaires : chacun cache ses blessures, ses obsessions ou ses secrets derrière la porte de son appartement. L’immeuble est la métaphore d’une société où la proximité physique ne garantit plus la connaissance de l’autre. Au début du livre, tout le monde prétend être en bons termes ; à la fin de l’enquête, ne subsisteront de ces « relations » guère plus que des décombres…
Le plus grand intérêt du roman est la manière dont il montre la rapidité avec laquelle la confiance peut se transformer en suspicion : tout le monde cache quelque chose, tout le monde ment, tout le monde devient donc un suspect potentiel. Cette mécanique de la défiance généralisée, alors que les réseaux sociaux se déchaînent, comme c’est toujours le cas lorsqu’il y a disparition d’enfant, met à nu la fragilité des liens qui unissent encore les individus au sein d’une communauté, mais également au niveau – intime – du couple ou de l’amitié. La révélation finale – assez surprenante, il faut le reconnaître – possède une véritable pertinence thématique, et éclaire rétrospectivement le propos de l’Ascenseur.
La démonstration peine toutefois à convaincre totalement : soucieux de maintenir une tension permanente, Expert multiplie les fausses pistes et les changements de suspect, avec une fréquence telle que le procédé finit par épuiser le lecteur. La mécanique narrative s’avère par trop prévisible. Certaines invraisemblances liées à l’enquête policière (un suicide mal expliqué, des indices forts négligés par la police…) s’avèrent difficiles à ignorer et fragilisent la crédibilité du « polar ». La solution de l’énigme ne manque pas d’intérêt, mais aurait pu être mieux préparée en amont, pour apparaître moins comme un « tour de force » qu’une évidence à côté de laquelle nous sommes passés.
Reste la question très intéressante de l’écriture d’Expert : un style extrêmement dépouillé, qui tranche très agréablement avec les conventions du polar populaire, peu avare d’habitude d’effets dramatiques appuyés et de « surlignage » psychologique. Cette sobriété, cette légèreté même, constitue une force indiscutable, rendant la lecture de l’Ascenseur extrêmement plaisante… même si, logiquement, le lecteur doit être particulièrement attentif pour identifier lui-même les chausse-trappes et les « doubles fonds » de l’intrigue.
L’Ascenseur est un thriller efficace, qui est pourtant plus intéressant quand il décrit une société minée par la méfiance, et des individus ordinaires qui cachent une multitude de failles, voire même de secrets inavouables. C’est aussi un constat accablant de notre incapacité chronique à réussir à « vivre ensemble ».
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Eric Debarnot
