Nos 50 albums préférés des années 80 : 33. Prince & The Revolution – Parade (1986)

Pas forcément les « meilleurs » disques des années 80, mais ceux qui nous ont accompagnés, que nous avons aimés : aujourd’hui, Parade, l’un des nombreux sommets de l’incroyable discographie du prodige Prince Rogers Nelson.

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Prince au Zénith (25 août 1986) – Photo : Patrick M.

C’est parfois après un chef-d’œuvre que l’on s’expose à un plantage. Ou l’inverse. Ce qui est vraiment très rare, c’est d’arriver à faire les deux en même temps. En 1984, Prince vient d’enchaîner Controversy, 1999 et Purple Rain, dont la notoriété musicale et filmique l’a propulsé au rang de star interplanétaire. Warner Bros le regarde avec des dollars plein les mirettes et lui offre une enveloppe de 12 millions pour mieux le laisser faire ce qu’il veut. Prince envisage un nouveau film, un drame romantique intitulé Under The Cherry Moon. Il dîne avec Martin Scorsese à Paris et lui propose le siège de réalisateur, mais le grand maître new-yorkais refuse poliment. Le Kid de Minneapolis engage donc Mary Lambert, connue pour ses collaborations avec Madonna. Néanmoins, ils peinent à s’accorder sur la direction à suivre et Prince finit par la congédier. Étant donné que le tournage a lieu à Nice, il décide de réaliser lui-même le métrage, un transfert de pouvoir que l’encadrement de la DGA aurait rendu impossible sur le sol américain.

Under The Cherry Moon sort finalement sur grand écran au début du mois de juillet 1986 et échoue à rembourser son budget. Les critiques brocardent une esthétique « de pub pour parfum », un script « écrit par un ado », ainsi que la mauvaise performance d’acteur de Prince, qui joue le personnage principal en plus de réaliser l’objet. Les années adouciront à peine le consensus, Under The Cherry Moon semblant destiner à ne jamais surpasser le statut de curiosité pour fans dévoués. Ce qui n’est pas le cas de sa bande-son, sortie en format album sous le nom de Parade à la fin du mois de mars 1986. L’album paraît sur les talons de Around The World In A Day, généralement perçu comme moins impactant que ses prédécesseurs, mais qui a pourtant permis à Prince de pousser sa musique vers des contrées plus psychédéliques qu’auparavant. Il conserve cette orientation sur Parade, qui sera le troisième et dernier album à être attribué à Prince & The Revolution. Pour les arrangements orchestraux, il fait appel à Clare Fischer, compositeur de jazz devenu une sommité de studio dans les années soixante. Parade est la première pierre de leur collaboration, qui durera plus d’une vingtaine d’années.

Détail suffisamment impressionnant pour mériter d’être mentionné, les quatre premières chansons de l’album furent enregistrées en une seule prise, l’une après l’autre. Il faut donc imaginer Prince en studio, qui joue les batteries pour les quatre morceaux, puis les basses, puis les guitares, etc. Christopher’s Tracy’s Parade démarre sur un boucan réverbéré, réhaussé par des claviers, puis rejoint par des cuivres et des cordes qui sentent fort l’influence de Motown. La mélodie vocale de Prince, doublée par des chœurs, est immédiatement accrocheuse malgré des changements d’accords très jazzy, pas forcément évidents pour faire entrer l’auditeur dans un album. Qu’à cela ne tienne, la chanson module avec aisance en dépassant à peine les deux minutes, témoignant que le génie Princier passe aussi par une maîtrise du format court. Même efficacité ramassée pour New Position, qui associe une caisse claire gatée (initialement inventée par Phil Collins lors d’un accident de studio avec Genesis, et devenue l’une des marques de fabrique de Prince dès le début des années 80) à une steel drum et une ligne de basse groovy en diable. Au micro, Prince fait preuve de ce fameux brio sensuel qu’il avait déjà perfectionné à ce stade de sa carrière, alternant contorsions éructées et enluminures de falsetto. Plus condensée encore, la minute et demi de I Wonder U accomplit l’exploit d’allier funk, jazz et orchestrations cinématiques en une seule vignette totalement cohérente, qui sonne presque comme une prémonition des compositions de D’Angelo, qui commencerait sa propre carrière cinq ans après Parade.

Le tempo ternaire de Under The Cherry Moon se prête parfaitement aux paillettes du piano, tandis que Prince croone avec une grâce qui donne l’impression de ne pas lui demander le moindre effort. Le texte, qui compare l’insouciance d’un amour errant au destin d’un papillon, est une méditation touchante qui tranche radicalement avec ce qui lui succède. En effet, comme l’indique son titre, Girls & Boys est ce que la terminologie savante du canon critique a pour coutume d’appeler une bonne grosse chanson de baise. C’est bien simple, chaque dixième de seconde de ce single empeste le coït. La rythmique est obscène à souhait, avec une basse synthétique bien charnue et un saxophone baryton qui ferait presque écho au cinéma d’exploitation des fifties, où l’instrument était régulièrement associé à des apparitions subversives en général et sexuelles en particulier. Il est d’ailleurs surprenant de remarquer que certaines lignes des paroles sont à double sens (maybe we could stay in touch), dans la mesure où l’on imaginerait pas que la chanson puisse parler d’autre chose que de jambes en l’air, de bête à deux dos et de plomberie cutanée. Le monologue féminin, en français dans le texte, achève néanmoins de dissiper tout malentendu possible avec une immense subtilité que je me permettrai de résumer par l’extrait suivant : oh oui baby, sexe et repos, et ne résistez pas, vous savez que vous aimerez ça, baby, oh ouah, je vous enlacerai avec mes jambes, baby, pendant des heures je veux vous étonner, baby. Poésie, quand tu nous tiens…

La fricassée synth-funk qui ouvre Life Can Be So Nice rappelle quasiment les faits d’armes de Bowie sur Low (pensez à What In The World, par exemple). La piste de batterie, qui mélange programmation synthétique et fûts acoustique, permet d’apprécier à quel point Prince pouvait en imposer avec une paire de baguettes. Sur Venus de Milo, en revanche, il est au piano, sublimant ce passage instrumental avec un gusto non moins saisissant. En moins de deux minutes, la composition parvient à instaurer un climat à la fois grandiose et intimiste, couronné par une trompette en apesanteur au dessus des arrangements orchestraux. L’une des deux compositions coécrites avec Lisa Coleman et Wendy Melvoin est Mountains, un single tout trouvé, qui carbure au funk pour mieux taquiner le psychédélisme. Sans grande surprise, la performance vocale de Prince est habitée et le groupe est au cordeau, faisant s’entrechoquer synthétiseurs et cuivres avec une rigueur diabolique. Il est tout bonnement impossible de ne pas avoir au moins l’envie de bouger en entendant ce genre de composition, à la fois typiquement eighties et foncièrement intemporelle dans son ambition esthétique.

Do U Lie? est une improbable rêverie jazzy, qui marie accordéons et marimba dans une ambiance de boudoir où Prince s’approche du Freddie Mercury de Killer Queen, avec les aigus au laser que cela suppose. Les envolées orchestrales du pont, peu avant la deuxième minute, marquent un nouveau tour de force cinématique qui module ensuite vers la mélodie du premier couplet pour boucler la boucle avec malice. S’ensuit Kiss, l’une des chansons les plus reconnaissables de Prince, qui vise les nuages avec son falsetto et s’arroge un solo de guitare délicieusement funky. Le groove minimaliste, qui dégage énormément d’espace dans les arrangements, permet aux harmonies vocales de s’imposer pendant les refrains. Curieusement, l’enregistrement ne comporte pas de basse et la guitare acoustique, passée dans un noise gate, sonne davantage comme une percussion que comme un instrument à cordes. Les textures minimales de la chanson, inhabituelles durant une décennie qui avait tendance à privilégier de grands volumes sonores, en font un choix audacieux pour une sortie en single. Les pontes de chez Warner sont initialement réticents, mais Prince insiste. La chanson atteindra le sommet des charts, devenant le troisième numéro un du Kid, faisant suite à When Doves Cry et Let’s Go Crazy. Rien que ça.

En revanche, l’édition single de Anotherloverholenyohead culminera au numéro soixante-trois du Billboard. La composition est pourtant de fort belle tenue. Épaulé au micro par Susannah Melvoin, Prince joue tous les instruments à l’exception de ceux compris dans les arrangements de Clare Fischer. En ultime position, Sometimes It Snows in April est la chanson la plus longue de Parade, avoisinant les sept minutes, et la seconde entrée coécrite avec Wendy et Lisa. La mélancolie de la musique est censée faire écho au décès du protagoniste Christopher Tracy, incarné par Prince dans Under The Cherry Moon. Sur la chanson, en revanche, Prince chante du point de vue d’un narrateur qui se réfère au personnage à la troisième personne. Sa performance vocale est bouleversante de fluidité, empreinte d’une douleur totalement fictive lors de l’enregistrement, mais à qui la postérité réservera un écho des plus vertigineux. En effet, la chanson fut enregistrée le 21 avril 1985, soit trente-et-un an jour pour jour avant la disparition de Prince, le 21 avril 2016. Le jour même, alors que j’ignorais cette concordance du calendrier, cette chanson fut bel et bien celle que je choisis de réécouter en apprenant la triste nouvelle. Il y a des évidences auxquelles on ne peut échapper.

Mattias Frances

Prince & The Revolution – Parade – Music from the Motion Picture Under The Cherry Moon
Label : Paisley Park / Warner Bros
Date de sortie : 31 mars 1986

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