Elanor Moss – The Knife The Needle : neuf berceuses folk délicates

La britannique Elanor Moss ouvre la porte de sa discographie avec le superbe The Knife The Needle. A la fois fantasque, douce et imprévisible, la jeune musicienne nous fait entrer dans un univers à la fois truffé de références (Vashti Bunyan en tête) et pleine de voies de dérives. Entre évanescence et puissance, entre dépouillement et narration introspective, personnages hantés et spectres, The Knife The Needle n’a pas fini de vous poursuivre.

© H.Hawkline

Et si l’évanescence pouvait masquer une profondeur qui n’ose pas se nommer ? Une pudeur qui ne s’affirmerait jamais, une timidité chevillée à chacune des cordes d’une guitare, une expressivité marquée par la retenue. Des personnages qui se suffiraient à eux-mêmes, qui finiraient malgré leur auteur, peut-être même sans lui.  Une chanson, c’est un minuscule instant de vie qui en dit bien plus long que les pensées des grands philosophes. Encore faut-il savoir extirper de soi ce quelque chose qui n’appartient qu’à soi et soi seul, cet individu caché en chacun de nous.

On voudrait tant savoir faire vivre au delà de nous ces personnages dont on sent le pouls au cœur de nous, ces êtres d’imagination, de chair et de sang, de troubles et d’ombres. On voudrait tant contredire le destin, cette route sinueuse avec ses virages assassins, cette obscurité au bout du chemin. On voudrait tant vivre au delà de la vie, on voudrait encore exister même après que nos corps aient disparus.

Mais tout le monde n’a pas cette capacité de vision à faire émerger un monde de quelques notes, de quelques mots. C’est ce qui est immédiatement remarquable à l’écoute de The Knife The Needle, le premier album de la jeune britannique Elanor Moss (aucun lien de parenté avec Kate). Cette capacité à créer une narration où l’on entend, où l’on sent la présence de chacun des personnages des chansons de la jeune femme. Elanor Moss a grandi dans le Lincolnshire, dans une famille très portée sur la musique, la lecture et la nature, puis a étudié la littérature anglaise à York, où elle a commencé à écrire ses propres chansons et à se produire sur les scènes ouvertes. Elanor Moss, malgré sa jeunesse, a un rapport important au temps qui passe, au jeu avec les espace-temps. The Knife The Needle joue de l’illusion de ne pas se poser dans notre présent mais de venir d’un passé lointain. L’anglaise s’appuie sur sa culture forte d’un Folk britannique ancien, Vashti Bunyan, Nick Drake mais aussi de l’américaine Judee Sill.

Comme ces trois là, elle s’inscrit dans une lignée d’un folk apaisé un peu comme le manifeste que fût Quiet Is The New Loud, il y a déjà 25 ans avec le trop rare duo norvégien Kings Of Convenience.

Après deux EPs remarqués, Citrus (2022) et Cosmic (2023), Elanor Moss s’est très vite sentie à l’étroit dans le format court du 45 tours et a voulu s’attaquer à l’album, cette pierre intimidante qui façonne les murs d’une carrière.  Après quelques tentatives infructueuses où Elanor Moss ne retrouvait pas le son qu’elle souhaitait entendre dans ses propres chansons, elle  a  su se rappeler que le silence est bien plus qu’un ornement pour une mélodie. Bien employé, il peut devenir un outil et un révélateur. Elanor Moss s’est isolée pour l’enregistrement de The Knife The Needle et elle est revenue à l’essentiel de ses chansons, à l’essence même de ses compositions.  Faire plus avec moins, accepter de laisser le défaut visible, le fragile s’imposer tranquillement. Oublier le maximalisme, privilégier le minimal. Dire peu mais le dire bien.

One day like a coiled bud
One day live a dove
One day to some new chords baby
You’ll unfurl take off

Extrait de Louise

A la fois calme, envoutant et étrange, The Knife The Needle se joue des perspectives. En partant des détails, Moss sait agrandir les enjeux, leur donner une forme bien plus paroxystique qu’ils ne donnent à penser de prime abord. L’émotion est omniprésente tout au long de ces neufs chansons mais elle n’est jamais envahissante. C’est un peu comme si Elanor Moss passait à la loupe l’infime comme pour mieux nous le révéler. Certains fâcheux n’y entendront rien, d’autres trop hâtifs ou trop pressés n’y verront que des complaintes inoffensives au pastoralisme rétrograde.  C’est sans doute la faute à la douceur des compositions de la dame mais pourtant, les personnages qui habitent ces chansons, eux, sont d’abord hantés par des tensions psychologiques.

Un peu comme Josephine Foster, Elanor Moss habite ses « berceuses » de freaks, d’êtres troubles et anxieux. Elle ne chante pas pour des enfants ou alors des enfants perturbés au regard vide, des enfants cassés à l’image de Louise ou de Sarah Waiting In The Car. Rien n’est totalement dit mais la violence, elle, est bien présente. Elle n’en éclate que plus, elle tache les murs par sa seule suggestion. Son désespoir sec et parfois urbain rappelle celui d’un Tom Waits de la première période Tin Pan Alley.

Et puis il y a la singularité de cette voix, ce vibrato gracile, cette fragilité qui ne cache jamais l’obscurité qui traverse toutes ces chansons. Ce qui la rend si britannique, c’est cette vertu propre aux créateurs anglais à avoir une signature domestique et sociale, à s’inscrire dans le réalisme le plus prosaïque pour en faire le manifeste d’une universalité. The Knife The Needle parle de ces êtres humains perdus dans leurs vies, qui se font du mal les uns aux autres en tentant parfois de s’aimer sans jamais vraiment se comprendre.

Ce n’est pas nouveau bien sûr qu’un tel bilan mais c’est juste ce que nous sommes, rien de plus et c’est peut-être cette petite chose qui nous constitue qui fait d’un disque comme The Knife The Needle un acte, un geste essentiel.

Greg Bod

Elanor Moss – The Knife The Needle
Label : Merge Records
Sortie le 21 août 2026

 

 

 

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