Via Castellana Bandiera est un roman étouffant et immobile, brûlant comme le sirocco qui souffle sur Palerme pendant presque toute l’histoire. Un roman sur l’obstination et l’enfermement, sur la famille, la violence et les règles que l’on doit respecter même lorsqu’elles n’ont plus aucun sens. C’est aussi un roman à l’humour grotesque, acide et cruel. Mais un beau roman, fort et profond. Une farce tragique.

Rattrapage à l’occasion de la sortie en format poche de ce roman paru en 2008 et traduit en français en 2024 (publié aux éditions du Chemin de fer). Roman, mais, en réalité, Via Castellana Bandiera est une pièce de théâtre — ce qui n’est pas étonnant quand on connaît l’autrice. Unité de temps, de lieu, d’action: un jour d’été, sous un soleil palermitain dont l’effet est renforcé par un sirocco féroce; une rue étroite (qui existe vraiment, d’ailleurs); et deux voitures qui se font face… plus exactement, deux conductrices, qui se livrent une sorte de duel.

D’un côté, Samira, une vieille Albanaise, émigrée en Italie et installée depuis longtemps en Sicile et qui conduit une voiture remplie de membres de la famille Calafiore. De l’autre, Rosa, qui a presque fait le chemin inverse : Palermitaine, elle vit à Milan et revient en Sicile avec sa compagne Clara. Elles sont face à face, dans leur voiture ; impossible de se croiser sans que l’une ne fasse marche arrière. Qui n’a jamais été confronté à ce genre de situation ? En général, en sortir est assez simple : un des deux conducteurs ou conductrice accepte de faire un effort et tout se résout. Pas ici : cette histoire simple, banale, devient un psychodrame. Rosa et Samira s’obstinent. Aucune des deux ne veut bouger. Aucune des deux ne bougera. Et, finalement, on le comprend assez bien : reculer, ce n’est pas être raisonnable, intelligent, courtois ; non, reculer, c’est perdre. Et, évidemment, personne ne veut perdre. Au bout d’un moment, les deux restent seules dans leur voiture, sous cette chaleur infernale, à attendre que l’autre cède.
Elles ont leurs raisons. Il y a une logique à ce que chacune persiste de la sorte. Rosa est à fleur de peau à cause de Clara, qu’elle aime mais qui, soudain, ne semble plus éprouver la même chose pour Rosa. Il y a aussi quelque chose de plus profond lié au fait qu’elle ait quitté la Sicile et y revienne seulement de temps en temps. Elle est chez elle. Samira aussi est chez elle, même si différemment. Elle a quitté son pays, elle s’est installée à Palerme, sans vraiment s’intégrer à cette famille qui devrait être la sienne et à laquelle elle appartient indirectement par le mariage de sa fille. L’enjeu dépasse largement celui de savoir qui va faire marche arrière.
Et le duel dépasse très vite le cadre des deux voitures et des sept personnes concernées. Pour Samira et Rosa, céder devient encore plus difficile quand leur affrontement devient un spectacle. Emma Dante donne encore plus d’ampleur à son histoire de départ en faisant entrer en scène tout un tas d’autres personnages: des habitants de la rue, les voisins, des enfants qui viennent voir ce qui se passe, regarder les deux femmes, commenter et même faire des paris — Saro, le chef de la famille Calafiore, essaie de tirer parti de la situation en transformant l’opposition des deux femmes en moyen de gagner de l’argent… Ce drame personnel prend une dimension collective qui bloque encore plus la situation. Avec un petit espoir, malgré tout : Nicolò, le petit-fils de Samira, va et vient, circule d’un camp à l’autre, parle à Clara en particulier. Il semble ne pas être complètement pris par les rigidités sociales. Il voit les gens avant de voir les contraintes et les règles à respecter. C’est le plus jeune des protagonistes. Peut-être est-ce de lui que pourra venir l’ouverture… En attendant, ce qui domine, c’est l’angoisse de voir ce qui se passe. Et on l’imagine très bien. On voit les personnages entrer et sortir, observer, commenter. On y est. On transpire avec eux. On les entend…
On les entend parce qu’Emma Dante a fait un superbe travail sur la langue et les dialogues, alternant entre l’italien et le sicilien pour rendre l’opposition, la césure entre les acteurs encore plus visible et sensible. Cela rend la lecture de la version originale particulièrement poétique et savoureuse (pour qui maîtrise le sicilien) et difficile (pour les autres). Mais le procédé a du sens : les locaux parlent la langue locale ; les autres parlent la langue officielle, la langue du continent. C’était un des défis majeurs de l’écriture. Cela en devient un pour la traduction. Eugenia Fano s’en sort remarquablement, inventant pour le roman une langue qui emprunte à la langue d’oc, une sorte de français revisité… Grâce au lexique en fin de livre, on s’en sort. Pas toujours. J’ai toutefois eu l’impression étrange que certains mots semblaient basés sur l’italien. C’est intéressant parce que cela renforce l’étrangeté de la langue locale. Cette apparente proximité avec l’italien est une broutille comparée à la richesse et à l’inventivité de la traduction, mais elle m’a perturbé, d’autant que j’avais en tête ce que m’avait confié ma très chère amie Natalia, à savoir que nun si leggi nu rumanzu sicilianu traduciutu ’n francisi…
Ceci mis à part, Via Castellana Bandiera est une superbe farce tragique sur l’obstination, sur le refus de perdre, mais aussi sur les carcans et rigidités sociales, et la violence des rapports sociaux. Sur l’enfermement (cette rue qui devient une prison, mais aussi la famille et les rôles sociaux…). Sur la souffrance. Mais aussi sur l’amour. Un roman dense, profond.
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Alain Marciano
