« Le soir où Bobby n’est pas venu jouer » de Mayram Montero : échecs à la Havane

Mayra Montero déploie un sacré talent de conteuse pour nous peindre autour de l’étrange Bobby Fischer, deux belles histoires d’amours à Cuba, en 1956 et 1966. Avec en prime le joli portrait de Regina, la mère de Bobby.

Mayra Montero
© DR éditions Métailié

Mayra Montero est une romancière reconnue de l’Amérique latine, elle est née à La Havane mais vit depuis longtemps à Porto Rico. On ne pouvait manquer son roman qui évoque le célèbre joueur d’échecs Bobby Fisher qui (me) fascine toujours autant : Le soir où Bobby n’est pas venu jouer, est un texte où elle entremêle habilement fiction et histoire vraie.
« Cette histoire débute et s’achève à La Havane. Ou s’amorce à New York et s’écroule à Tokyo. Ou peut-être, pour être plus exacte, devrais-je dire qu’elle commence à Chicago et repose pour toujours en Islande, sous la pierre tombale en marbre où figurent son nom, Robert James Fischer, et les deux dates qui marquent son passage dans le monde : 9 mars 1943 – 17 janvier 2008. »

Le récit mêle plusieurs époques et notamment deux passages de Bobby Fischer à La Havane. En 1956, l’île est encore sous domination américaine et Bobby n’est encore qu’un enfant de douze ans quand il vient ridiculiser les maîtres locaux en tournoi.

En 1966, il revient à Cuba dans le cadre de l’Olympiade des échecs qui prend le relais du tournoi à la mémoire du cubain Capablanca. L’héroïne du roman, la jeune Miriam, avatar de l’auteure, a dix ans de moins que Bobby.
« Miriam Marrero, une fille timide, maigrichonne, qui avait un père écrivain et bohème, et une mère renfermée, de toute évidence déséquilibrée, fut désignée par ses copines pour accomplir la mission. »

En 66 donc ses amies lui confient la délicate et redoutable mission d’obtenir un autographe du champion, qu’elles pourront ensuite troquer auprès d’un collectionneur passionné d’échecs contre un disque des Beatles.
« Elles m’envoyaient moi, la plus soumise ou la plus faible, la plus maigre avant tout, ayant anticipé que je n’oserais pas dire non. »

Mario Gorski, le propriétaire du précieux album pop (Rubber Soul) est un modeste horloger d’origine polonaise, admirateur du maître d’échecs mais surtout secrètement amoureux de la mère d’icelui.
« La réalité était que l’horloger était le maître du jeu : c’était lui le détenteur privilégié de Rubber Soul, et Rubber Soul était le trésor qu’on nous remettrait en mains propres dès qu’il aurait dans les siennes l’échiquier signé par Fischer. »

Quelle verve chez Mayra Montero qui déploie ici un sacré talent de conteuse ! Son récit luxuriant est truffé d’anecdotes au parfum de vécu qui sonnent plus vraies les unes que les autres. C’est un patchwork très coloré tissé de faits bien réels, de souvenirs d’enfance et de fragments de fiction. Les couleurs sont celles de la nostalgie (quelle époque !) mais aussi celles de l’ironie et de l’autodérision, de la bienveillance pour tous ses personnages, à moitié vrais, à demi inventés. C’est avec délectation qu’on se laisse emberlificoter dans ce tissage d’affabulations, de souvenirs et de vérités, un enchevêtrement d’anecdotes et d’histoires qui laissent entrevoir, en filigrane, la trame de la grande Histoire. Les scènes et les dialogues débordent de vitalité, de naturel, et c’est sans doute pour cela que le lecteur ravi accepte pour agent comptant tout ce qui lui est conté, d’autant que le bouquin est très documenté et qu’il y a là-dedans beaucoup de vrai (comme par exemple l’attentat du cabaret Montmartre ou le séjour du maître d’échecs Norman T. Whitaker à Alcatraz, etc.).

Ce livre d’histoires et d’Histoire est aussi un roman d’amour. Deux belles amours, séparées par une décennie, mais qui gravitent toutes deux autour de Bobby Fischer. Et l’un des intérêts du bouquin, cerise sur le gâteau en quelque sorte, est de nous intéresser au portrait de Regina Wender Pustan, la mère de Bobby Fisher, la femme qui a fait chavirer le cœur de l’horloger polonais. Ces romances sont de celles qui laissent des cœurs brisés derrière elles, ce qui nous vaudra quelques jolies formules :
« […] Et les femmes avec qui on dort, lui dirait-il plus tard, il faut leur donner à manger.
[…] Le seul moment plus bouleversant que celui où l’amante se dénude, c’est celui où elle se rhabille.
[…] Les femmes, on ne leur fait pas de surprise, à moins d’être sûr qu’elles s’y attendent. »

On quitte à regret les deux personnages principaux, très attachants, le vieil horloger polonais Mario et la jeune Miriam, lorsque le roman s’achève, comme il se doit, quelques années plus tard encore, en 1972, lors du match du siècle qui vit s’affronter en plein Guerre Froide, le soviétique Boris Spassky et notre Bobby Fischer et qu’avait retracé le film Le Prodige en 2014.

Bruno Ménétrier

Le soir où Bobby n’est pas venu jouer
Roman de Mayra Montero
Traduction de l’espagnol (Cuba) par René Solis
Éditeur : Métailié
288 pages – 22 €
Date de parution : 4 septembre 2026 (2024 en VO)

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