« La Maison des os et de la pluie » de Gabino Iglesias : Une histoire de fantômes

L’auteur de thrillers Gabino Iglesias est de retour avec La Maison des os et de la pluie, une très sombre histoire de vengeance qui emprunte autant au roman noir, qu’au fantastique et à l’horreur. Avec, en arrière-plan, une peinture sans fard de Porto-Rico.

Gabino Iglesias
© Gabino Iglesias (2023)

Cela fait plusieurs années maintenant que les éditions Sonatine publient les thrillers énergiques et énervés de Gabino Iglesias. Mais jusqu’à présent l’action de ses romans se déroulait essentiellement du côté d’Austin, au Texas, où vit et travaille cet écrivain, également journaliste et enseignant. Avec son nouveau livre, La Maison des os et de la pluie, Iglesias choisit de changer de décor. Cette histoire de vengeance particulièrement violente se déroule en effet à Porto-Rico, petite île des Caraïbes appartenant aux Etats-Unis mais qu’il dépeint comme un territoire colonisé mais laissé à l’abandon. Misère, chômage, criminalité, on est loin de la carte postale avec ses plages paradisiaques bordées de palmiers.

C‘est sur cette île que vivent Gabe et ses amis, Bimbo, Tavo, Paul et Xavier. Cette petite bande unie par une solide amitié mène une vie plutôt paisible à San Juan, dans le Barrio Obrero, un quartier très pauvre. Entre emplois précaires, petits larcins et rêves d’un avenir meilleur, Gabe et les autres ont tissé des liens indestructibles. Lorsque la mère de Bimbo est assassinée par des narcotrafiquants, nos pieds-nickelés s’engagent dans une vendetta sanglante et meurtrière. La Maison des os et de la pluie commence très classiquement et l’on s’attend à lire une énième histoire de vengeance, mâtinée de réflexions sur la perte de l’innocence, la culpabilité, etc. Et, de fait, le roman de Gabino Iglesias s’engage bien dans cette voie là, tout en explorant d’autres, plus intéressantes et plus inédites.

On commencera bien sûr par insister sur le lieu choisi par l’écrivain. Loin de n’être qu’un simple décor, Porto Rico est l’élément central du roman. Tout ou presque tourne autour de cette île finalement mal connue. Et le moins que l’on puisse dire, c’est que Gabino Iglesias en propose un tableau très sombre, en dépit de l’attachement que lui porte Gabe, le protagoniste du roman, que l’on peut évidemment considérer comme un double de l’auteur comme le suggèrent leurs deux prénoms. La Maison des os et de la pluie décrit donc Porto Rico comme un territoire américain sacrifié. L’exil y est présenté comme le seul espoir de réussite tandis que plusieurs chapitres s’attardent sur l’un de ces ouragans qui s’abattent régulièrement sur les Caraïbes, semant la désolation dans une indifférence totale des autorités.

Mais au-delà de cette évocation de cette triste réalité, Gabino Iglesias s’empare également des croyances locales, des superstitions qu’il présente peu à peu comme une autre forme de réalité. Ainsi, par petites touches, le thriller brutal bascule dans le surnaturel. Si, au départ, à l’instar des personnages, le lecteur peut douter de la réalité des apparitions fantomatiques et des phénomènes étranges, peu à peu le récit ne laisse plus planer aucun doute. Mais loin de se contredire, ces deux aspects du roman (le réalisme et le surnaturel) se complètent finalement car ce qui intéresse Iglesias c’est la prédominance de la mort. Tout le roman est marqué par le sceau de la mort et de l’absence. Cette dimension tragique, patiemment construite par le romancier, est l’une des grandes réussites du livre.

On pourra toutefois reprocher à l’écrivain quelques excès. Peut-être son récit aurait-il gagné à être resserré de quelques dizaines de pages, mais ce sont sans doute les longues scènes de torture qui risquent le plus de heurter certains lecteurs. Iglesias ne nous épargne aucun détail et la violence est, par moments, insoutenable, même si jamais gratuite dans la mesure où elle participe du projet de l’auteur. Très efficace, porté par des personnages attachants malgré leurs ambivalences, souvent passionnant dans ce qu’il raconte d’une réalité méconnue, ce nouveau romanest une belle réussite qui confirme en outre l’originalité de son auteur.

Grégory Seyer

La Maison des os et de la pluie
Un roman de Gabino Iglesias
Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Pierre Szczeciner
Editeur : Sonatine
400 pages – 23 €
date de parution : le 3 septembre 2026

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