Avec ce premier roman surprenant, Ugo De Gregorio fait souffler un vent de liberté sur le romanesque. Entre roman noir, chronique sociale et fable fantastique, il transforme une petite ville oubliée du désert en un théâtre où s’embrasent les peurs, les croyances et les fractures de l’Amérique.

« C’est un royaume fiévreux, fait d’étendues craquelées et de roches érodées. Aujourd’hui plus que tout autre jour, ces terres donnent l’impression d’être gouvernées par des garnisons entières de fourneaux, gueules grandes ouvertes, crachant leur souffle brûlant à la surface du désert. Les ombres sont en voie de disparition et ont emporté avec elles toute promesse de répit. »
En plein milieu du désert de Sonora, il y a Calico Sunflower, une communauté de 944 habitants vivant quasiment en autarcie. Au-delà s’étend le Nulle Part, le reste du monde, qu’aucun habitant n’ose approcher. Le 18 juin 1982, la canicule fait monter les températures jusqu’à 58°. Un groupe de lycéens en transe saccage la ville avant de disparaître dans le désert. Ils ne reviendront jamais. Sauf un, retrouvé trois jours après errant et amnésique. Soixante-douze adolescents disparus et aucune piste.

« Cette obsession, c’était une maladie. Perfide, elle étendait ses métastases dans son système nerveux et l’empêchait de réfléchir clairement. C’était une maladie inscrite dans le sang, une maladie de l’esprit. »
Vingt-six ans après, le shérif Ethan Neal et un habitant Andy Bradfort décident de reprendre l’enquête. Tous deux sont hantés par l’affaire : le shérif, homme intègre qui était à l’époque simple agent de police, déchiré par la culpabilité de n’avoir rien pu faire ; et Andy qui, du haut de ses sept ans et de sa maison tour, avait observé fasciné la folie collective s’emparer des lycéens, et depuis, l’affaire lui colle à la peau sans qu’il puisse s’en défaire.
Ugo De Gregorio assume un cocktail littéraire hybride, mélangeant des ADN de roman noir, satire sociale, fantastique avec touche horrifique évoquant aussi bien Tiffany McDaniel que Stephen King ou H. P. Lovecraft . Mais Aride est bien plus qu’un mashup de références maîtrisées. Ce qui frappe dès les premières pages, c’est l’énergie débridée qui se dégage des pages. Ils sont rares les premiers romans qui s’abstraient d’un terreau autofictionnel avec autant de liberté pour laisser un puissant imaginaire au commande. Avec Aride, on est dans le pur romanesque et ça fait un bien fou.
Ugo De Gregorio joue parfaitement avec les ambiguïtés du fantastique et de sa lisière floue avec le réalisme pour proposer une radiographie de l’humain très sombre, au point qu’on ne sait jamais si un événement advenu relève d’une dérive humaine ou du surnaturel. Dans ce décor très concret, on perçoit la présence maléfique que certains habitants superstitieux accusent de tous les maux, comme si Calico Sunflower était un territoire maudit régi par des forces anciennes.
L’écriture très sensorielle et visuelle des scènes participe au malaise. Elle donne l’impression que le paysage semble avoir sa propre volonté. Le désert et la canicule semblent être des personnages à part entière qui agissent sur les être et exacerbent les tensions jusqu’à faire exploser les secrets enfouis et les non-dits.
Aride est un roman joueur. Derrière les apparences d’une bourgade perdue au cœur du désert, Calico Sunflower cache une histoire bien plus trouble qu’il n’y paraît. Ugo De Gregorio s’amuse avec les codes du folklore américain, les archétypes du roman noir, les superstitions et les légendes locales pour bâtir une intrigue en perpétuelle mutation. Les rebondissements s’enchaînent sur un rythme de série B, propulsant le récit dans des directions toujours plus inattendues.
L’auteur assume pleinement cette démesure. On pourra lui reprocher un certain trop-plein narratif qui dilue parfois l’émotion. Mais Aride est avant tout porté par un imaginaire débordant et un goût du romanesque qui l’emportent largement sur les excès de son intrigue. C’est dans cette liberté, aussi généreuse qu’ambitieuse, que réside toute la singularité de ce premier roman.
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Marie-Laure Kirzy
