Quatre ans après le succès de Beyrouth-sur-Seine (Stock, 2022, prix Goncourt des lycéens), Sabyl Ghoussoub revient avec un texte hybride qui brouille les frontières entre récit personnel, enquête et fiction. Une déambulation où le burlesque côtoie la gravité, portée par une fantaisie aussi libre qu’iconoclaste.

L’imam, jamais nommé dans le livre, c’est Moussa Sadr. Icône chiite, vénéré par le Hezbollah libanais qu’il a précédé, il a disparu le 31 août 1978 après avoir rencontré le colonel Khadafi en Libye. Depuis personne ne l’a revu, ni vivant, ni mort. Son passeport, sa valise et ses vêtements ont été retrouvés dans une chambre d’un hôtel de Rome. S’il y a eu de nombreuses enquêtes et théories autour de sa disparition, les plus insistantes accusant Khadafi d’un assassinat politique, d’autres le Shah d’Iran, Yasser Arafat ou l’ayatollah Khomeiny, le mystère de sa disparition n’est toujours pas élucidé à ce jour.

Dans le chapitre « L’Imam pour les nuls », Sabyl Ghoussoub brosse le portrait de cette figure méconnue du chiisme en France. Surnommé le Martin Luther King chiite car il a travaillé toute sa vie à favoriser le dialogue interculturel notamment entre islam et christianisme, Moussa Sadr était une figure bien plus progressiste et modéré que ceux qui se réclament de lui aujourd’hui au sein du Hezbollah : pas contre l’avortement sous certaines conditions, expliquant qu’une femme musulmane pouvait se marier avec un homme chrétien, ou doutant que la polygamie soit autorisée par le Coran.
« Tu veux encore mourir ! Après les Juifs et Israël, tu écris maintenant sur l’imam ! »
Mais Mon Imam n’est pas une biographie. Le personnage de Moussa Sadr n’est que le fil conducteur d’un texte hybride qui mêle récit personnel, enquête journalistique et fiction, conduit avec souplesse narrative de telle façon qu’on n’a jamais l’impression de voir les coutures qui permettent de passer d’un genre à l’autre. Le cocktail est surprenant, d’autant que comme dans ses précédents livres, l’autodérision est omniprésente, dès l’ouverture du roman où il relate sur un ton drolatique sa tournée dans une école dans un village libanais tenu par le Hezbollah pour parler de Beyrouth-sur-Seine.
« Il y a des actualités qui figent, qui empêchent d’écrire, qui rendent muet. On attend que le temps passe avec l’espoir de voir l’horreur s’arrêter et de retrouver la parole ».
Chez Sabyl Ghoussoub, l’humour, souvent grinçant, est un outil de résistance pour parler de choses graves, à savoir la situation au Proche-Orient et au Liban avec ces guerres qui ne font recommencer. Lui, le militant du dialogue arabo-israélien, évoque ainsi lucidement la crise existentielle qu’il a traversée après le 7 octobre, « Sabra et Chatila à l’envers ». Il s’interroge avec douleur sur le rôle de l’écrivain : raconter « le monde et toutes sa merde » ou un moyen de s’évader pour sortir de cette merde le temps d’une bulle livresque quitte à être déconnecté du réel ?
« Il m’en a fallu du temps pour comprendre qu’écrire des histoires pour écrire des histoires, cela ne m’intéressait pas. Je m’en suis voulu de ne pas écrire de « vrai roman» avec des personnages inventés, une intrigue et tout le tintouin. Je pensais être un imposteur. »
Il quitte Paris pour retrouver du sens à Beyrouth sous les bombes de Tsahal, au milieu de l’actualité qui s’écrit, car pour parler de nos désaccords, à la rencontre de toute la diversité libanaise, car pour parler de nos désaccords, il faut d’abord comprendre les blessures de l’Autre. Et c’est là que la fiction reprend les commandes.
« Et s’il n’en pouvait plus de la guerre civile libanaise ? Des politiciens véreux avec qui, trop souvent, il avait à traiter ? De l’Iran ? De la cause palestinienne ? D’Israël ? Du Liban ? De son rôle de leader des chiites ? D’être un descendant du Prophète ? D’avoir un avenir tout tracé ? D’être simplement imam ? Et si l’enquête libyenne disait vrai, si l’imam était sorti de l’hôtel dix minutes après son arrivée, déguisé en civil ? Et si le roman commençait par là ? A Rome ? »
Rien ne se passe comme prévu en littérature. Sabyl Ghoussoub déploie une hypothèse aussi inattendue que romanesque sur la disparition de Moussa Sadr : celle qu’il aurait choisi lui-même de disparaître parce qu’il était fou amoureux. Il désacralise la figure de l’imam, qu’il transforme en personnage digne d’un film de Nanni Moretti – on pense à Habemus Papam, où un homme renonce à la charge pontificale. Et l’on se prend à sourire en se disant que, décidément, la fiction, avec cette fantaisie iconoclaste, est capable d’ouvrir des possibles là où l’Histoire se heurte au silence.
![]()
Marie-Laure Kirzy
