Après 15 longues années d’absence, Jonathan Morali réactive enfin son projet collectif Syd Matters pour notre plus grand bonheur. A Gospel Of Some Sort, son cinquième album, dépasse toutes les espérances et renoue avec les obsessions de Morali, ce rapport ténu au temps qui passe, à la mélancolie sauf que la patine des années est passée par là et ne rend que plus bouleversante encore la musique des français.

Perdre le sens des choses, se tromper de chemin, chercher sa voix — ou sa voie. Ne plus savoir exactement où l’on se situe, se perdre de vue sans parvenir à déterminer qui l’on est devenu. Il y a dans les chansons de Jonathan Morali quelque chose de cet ordre-là : des questions qui n’appellent pas nécessairement de réponses, des inquiétudes qui traversent les morceaux comme des courants souterrains. Aura-t-on un cœur assez grand pour aimer ce deuxième enfant comme le premier ? Vivra-t-on de la même manière lorsque l’autre ne sera plus là ? Le temps finira-t-il par devenir notre allié ou nous enfermera-t-il dans une gangue toujours plus étroite ? Et si la vie n’était finalement que cette infime chose que l’on tente de retenir alors qu’elle nous échappe déjà ?
S’évaporer pour mieux se recréer. La formule pourrait sembler un peu trop romantique, presque trop parfaite pour Jonathan Morali. Elle lui va pourtant assez bien. Car l’homme derrière Syd Matters revient après quinze années de silence relatif en expliquant notamment cette longue absence par une incapacité à supporter sa propre voix. Il lui fallait autre chose. Apprendre à composer sans son alias, sans avoir à devenir celui qui chante les chansons. Repartir de zéro, avec la matière instrumentale pour seul point de départ.Et puis les images sont arrivées.On avait déjà croisé le nom de Morali au générique de Tout en haut du monde de Rémi Chayé en 2015. La même année, le jeu vidéo Life Is Strange allait permettre à une nouvelle génération de découvrir son travail. Peu à peu, le songwriter s’est transformé en compositeur. La différence peut sembler ténue, presque sémantique. Elle est pourtant fondamentale. Car ce que Morali a appris pendant ces quinze années, il ne l’a pas laissé à la porte de Syd Matters. Loin s’en faut. Par exemple, La merveille synthétique de Ténèbres doit tout autant au AM IV (2013) d’Arman Melies qu’à la fascination de Morali pour l’image animée. On pensera souvent, tout au long de ce disque magnifique, à Sébastien Schuller — qui devrait d’ailleurs, lui aussi, bientôt nous donner de ses nouvelles. Mais cette parenté ne saurait se réduire à une simple proximité entre la voix de Jonathan Morali et celle de Schuller. Elle tient davantage à une esthétique commune, à une manière partagée d’habiter la chanson et d’exprimer une mélancolie à la fois crépusculaire, mouvante et lumineuse. La filiation se joue aussi dans le son : cette volonté de faire dialoguer l’organique et le synthétique, de mêler la chaleur des instruments à la froideur parfois cotonneuse des machines, tandis que les voix ne cherchent jamais à dominer l’ensemble mais viennent se lover au creux des chansons, au cœur même des arrangements.
Quelque part, A Gospel Of Some Sort semble ainsi jeter un pont entre la mélancolie électronique et automnale de Happiness (2005) et l’organique plus ample, presque orchestral, d’Evenfall (2009). Il ne s’agit évidemment pas de faire de ce nouvel album de Syd Matters un disque « schullérien », loin de là. Mais la connexion entre les deux univers s’impose avec une certaine évidence. Il existe entre Jonathan Morali et Sébastien Schuller une véritable communauté d’esprit, faite de proximités esthétiques autant que de divergences, et c’est précisément dans cet espace commun — jamais dans la confusion des identités — que se dessine la singularité de leurs deux univers. Mais cette communauté d’esprit ne se réduit pas à un jeu de correspondances ou à quelques signes de reconnaissance entre deux esthétiques. Elle permet surtout de mieux saisir ce qui fait la singularité de A Gospel Of Some Sort. Car si Morali partage avec Schuller ce goût pour les zones de frottement entre l’organique et le synthétique, il pousse ici plus loin encore son travail sur l’espace et la métamorphose. Les chansons semblent moins préoccupées par l’idée d’aller quelque part que par celle de se transformer en chemin, de changer de forme, de lumière et parfois même de nature. C’est dans cette attention portée aux mouvements presque imperceptibles de la matière sonore que le disque affirme véritablement sa personnalité.
A Gospel Of Some Sort conserve de ce silence, de cette longue parenthèse cette volonté presque obsessionnelle de travailler la matière sonore, les textures, les instruments, les espaces entre les notes. Le groupe ne cherche jamais à remplir l’espace. Il laisse respirer les arrangements, accepte le silence, ménage des perspectives. C’est sans doute ce qui donne à certaines chansons cette étrange impression d’infini. Les morceaux semblent parfois s’ouvrir sous nos pieds comme cette voix discrètement transformée par l’autotune sur le superbe Tongues. Une guitare acoustique, une voix, quelques synthétiseurs et soudain tout bascule. La chanson change d’humeur sans prévenir, quitte la ballade pour un intermède électronique, abandonne momentanément sa trajectoire pour emprunter un chemin plus abstrait. La narration se brouille, les climats se superposent. La thymie devient mouvante, presque instable, comme si chaque titre abritait plusieurs identités.Et l’on comprend alors combien le travail pour l’image a pu modifier la façon dont Morali envisage désormais une chanson. Chez lui, la musique ne se contente plus de raconter. Elle semble vouloir montrer.
Is it a gospel of some sort?
Like were in a church
I‘m not allowed here
I‘ve got no business here
I‘m only watching the people going out
Watching the people coming in
And raise their hands, raise their hands
I’m hiding behind the altarExtrait d’ Armageddon time
Il y a évidemment de la noirceur sur A Gospel Of Some Sort. Beaucoup même. Choking on Anger, The Devil, In the Darkness, Ténèbres, Nuclear : le vocabulaire n’est plus celui de Brotherocean. Mais les cieux de Morali ne sont jamais complètement plombés. Il reste toujours quelque part une trouée dans les nuages, une ligne d’horizon, quelque chose qui ressemble à de la lumière. De la spatialité. De la spiritualité peut-être. J’allais dire du mysticisme.
Et puis il y a ce titre, A Gospel Of Some Sort. En 2008, Syd Matters enregistrait Ghost Days. En 2026, il revient avec une sorte de gospel. Entre les deux, quinze années ont passé et, symboliquement au moins, quelque chose s’est déplacé : du fantôme vers l’évangile. Il ne faudrait évidemment pas prêter à Jonathan Morali une intention qu’il n’a pas formulée. Mais la correspondance est troublante. Le fantôme appartient au passé. Le gospel tente de donner un sens à ce passé. Ghost Days, c’était peut-être le temps où l’on vivait avec ses fantômes. A Gospel Of Some Sort pourrait être celui où l’on se demande enfin ce que l’on peut faire de tout ce qu’ils ont laissé derrière eux. Et le « of Some Sort » est essentiel. Une sorte de gospel. Pas de révélation définitive, pas de vérité descendue des cieux. Plutôt une tentative, forcément imparfaite, de trouver du sens. C’est aussi ce qui distingue la noirceur de ce disque de celle de Ghost Days. En 2008, l’obscurité semblait appartenir au présent. En 2026, elle regarde le temps écoulé. Ce n’est pas la même mélancolie.
Quinze années ont passé. Des vies ont changé. Morali a composé pour des films, des jeux, des images. Les autres membres de Syd Matters ont eux aussi poursuivi leur chemin. Et pourtant, presque toute l’équipe historique est revenue : Rémi Alexandre, Jean-Yves Lozac’h, Clément Carle et Olivier Marguerit. Ce retour collectif est tout sauf anecdotique. Il aurait été facile de reconstruire Syd Matters comme une machine nostalgique, de chercher à refaire Obstacles, To All of You ou I Might Float. De convoquer les anciennes recettes, les anciennes émotions, les anciens fantômes. Ce n’est heureusement pas ce qui se produit.
Le groupe ne semble pas vouloir recréer Syd Matters. Il veut découvrir ce qu’il est devenu. C’est probablement là que réside toute la beauté du disque. En réécoutant les quatre albums précédents, on retrouve un territoire familier. A Whisper And A Sigh, en 2003, dessinait le portrait d’un Syd Matters encore fragile, artisanal, contemplatif. Un disque avec un pied dans l’adolescence et l’autre hésitant encore à franchir le seuil de l’âge adulte. La scénographie sonore était déjà présente, cette manière de construire des chansons comme de petits espaces dans lesquels l’auditeur pouvait entrer.
Someday We Will Foresee Obstacles, en 2005, marque ensuite l’arrivée d’un véritable groupe. Syd Matters trouve son équilibre, sa simplicité pop, cette limpidité harmonique qui permet aux arrangements de s’épanouir sans jamais perdre leur évidence. Puis vient Ghost Days, en 2008, plus sombre, plus déroutant, plus psychédélique aussi, comme si le groupe avait soudain décidé de compliquer ce qui fonctionnait si bien. Brotherocean, en 2010, paraît alors prendre le chemin inverse. La lumière revient dans les mélodies. Le disque possède quelque chose d’ouvert, presque apaisé, comme s’il devait constituer la dernière page d’une histoire. On sait aujourd’hui qu’il n’en était rien.
Et c’est peut-être justement pour cela qu’A Gospel Of Some Sort semble si profondément cohérent avec tout ce qui précède.Il ne s’agit pas d’un nouveau départ. Il s’agit d’une continuation qui aurait appris à vivre avec l’interruption. Il y a d’ailleurs un groupe auquel il est difficile de ne pas penser en écoutant ce nouveau Syd Matters : The Magnetic North. Sur le papier, le rapprochement peut sembler étrange. Erland Cooper, Hannah Peel et Simon Tong n’ont évidemment pas grand-chose à voir avec Jonathan Morali. Et pourtant, tous partagent cette capacité rare à faire basculer une musique intime dans quelque chose de plus vaste, presque géographique. Chez The Magnetic North, les paysages des Orcades deviennent une matière musicale. Les lieux, les souvenirs et les sensations finissent par se confondre. Chez Syd Matters, le mouvement est peut-être inverse : le paysage est intérieur, mais finit lui aussi par devenir physique, presque cinématographique. Il suffit d’ailleurs de se souvenir de Hi Life. The Magnetic North en avait enregistré une reprise sur Orkney: Symphony of the Magnetic North en 2012. Et cette reprise est fascinante parce qu’elle ne se contente pas de rendre hommage à Syd Matters. Elle déplace la chanson.
Welcome the body of the unborn with a
coin in its mouth.
Sail it softly across the black waters of loss
Guide its feet on the banks with a soothing laugh.Extrait de In The Darkness
Chez Morali, Hi Life portait une mélancolie lumineuse, presque euphorique, cette envie de partir, d’avancer avant qu’il ne soit trop tard. The Magnetic North en fait quelque chose de plus spectral, plus contemplatif. Les cordes, les voix et l’électronique déplacent progressivement le morceau vers un autre territoire. Syd Matters transforme le paysage intérieur en souvenir. The Magnetic North transforme le souvenir en paysage. Même émotion, autre géographie. Cette circulation entre le dedans et le dehors permet peut-être de comprendre pourquoi les deux univers se rejoignent. Morali a passé quinze ans à travailler pour l’image. Cooper, Peel et Tong ont construit des albums qui semblent parfois attendre leurs images. Dans les deux cas, la musique ne se contente plus d’accompagner une émotion : elle fabrique un espace. Une mer. Une ville. Une montagne. Une chambre. Peu importe finalement. La musique devient un lieu.
Et puis il y a Olivier Marguerit. Il est assez troublant de constater qu’après la mise en sommeil de Syd Matters, Olivier Marguerit, alias O, a suivi une trajectoire qui n’est pas si éloignée de celle de Jonathan Morali. Lui aussi travaille pour le cinéma, notamment avec Dominic Moll ou Arthur Harari. Lui aussi s’intéresse à la matière instrumentale, aux arrangements, aux possibilités narratives du son. Il suffit de se replonger dans Un torrent, la boue (2016) ou surtout A Terre ! (2019) pour mesurer cette proximité. Quelque chose circule entre les deux hommes. Une manière de considérer l’arrangement non comme un habillage mais comme une matière vivante, capable de modifier la perception d’une mélodie.
Cela explique peut-être aussi pourquoi A Gospel Of Some Sort donne à ce point l’impression d’être un disque collectif, alors même que son origine est intimement liée au cheminement personnel de Morali. C’est le paradoxe Syd Matters : partir de soi pour mieux disparaître dans le groupe.Et les paradoxes, justement, Jonathan Morali semble toujours les aimer. L’homme qui ne supportait plus sa voix ouvre A Gospel Of Some Sort sur Armageddon Time, avec une harmonie vocale proche du sublime. Celui qui avait besoin de faire disparaître Syd Matters pour retrouver le goût de composer revient finalement sous ce même nom, entouré presque exactement des mêmes musiciens. Mais il ne revient pas identique. C’est peut-être même la seule chose qui compte.
À l’écoute de ces onze morceaux, on est pris d’un véritable vertige. Les arrangements, les textures, la voix, les paroles : tout semble avoir gagné en profondeur sans perdre cette fragilité qui constituait déjà l’une des forces du groupe. Et puis il y a Many Years In The Making. Le morceau-manifeste. Celui dont le titre pourrait presque résumer l’album entier : des années dans sa fabrication. Des années de silence, de doute, de travail ailleurs, de musique sans Syd Matters, de musique pour les images. Tout ce temps n’a pas été perdu. Il est devenu une matière. C’est peut-être cela que raconte véritablement A Gospel Of Some Sort. Pas le retour d’un groupe disparu. La transformation d’un groupe qui avait disparu.
Les onze chansons semblent porter en elles cette épaisseur nouvelle. Elles sont parfois sombres, parfois lumineuses, parfois inquiétantes, parfois presque spirituelles. Elles avancent par mouvements, par changements de perspective, comme si chaque chanson refusait de rester enfermée dans une seule humeur. Et c’est précisément là que le disque devient bouleversant. Il ne cherche pas à retrouver le temps perdu. Il cherche à comprendre ce que le temps a fait de nous. Syd Matters revient après quinze ans, mais il ne revient pas avec les mains vides. Il rapporte des images, des fantômes, des silences, des paysages, des chansons qui ont attendu leur heure. Il y avait un avant. Il y a désormais un après. Entre les deux, il y a eu quinze années.
Et il fallait sans doute tout ce temps pour que Syd Matters puisse enfin enregistrer son chef d’œuvre, un acte artistique essentiel, le geste ultime, le geste de toute une vie avec ce sublime A Gospel Of Some Sort.
Greg Bod
