Troisième et dernier tome des Vents ovales, BD « rugbyphile » et nostalgique d’une France disparue, Mai 68 inscrit sa chronique des deux villages girondins ennemis dans le contexte du bouleversement de Mai 68. Et vaut la peine d’être lu de manière indépendante des deux premiers tomes.

Je dois reconnaître que la lecture des deux premiers tomes des Vents ovales, chronique largement traditionnelle de la vie de deux villages de « l’ovalie » girondine, à une époque (les années 60) où vivre en France semblait plus doux, plus simple qu’aujourd’hui, ne m’a pas particulièrement tenté… Mais aussi que les nombreux fans du rugby ont apprécié de voir décerné au tome 1 de cette saga le « Prix du meilleur livre de Rugby 2024 La Bibilotèca » (après, je n’ai aucune idée si la concurrence est sévère dans ce domaine…). Ce qui m’a intéressé dans ce troisième et dernier tome est le fait que son sujet n’est plus réellement le sport, mais bien l’impact des événements de Mai 68, quand même largement concentrés dans les grandes villes françaises, sur la « France profonde », celle de la campagne et des communautés rurales… Un sujet qui m’a semblé avoir été assez peu traité, en tout cas de manière profonde : ici, la conclusion (ce n’est pas un spoiler) précise que le livre est basé sur les souvenirs de l’autrice, Aude Mermilliod, ce qui quelque part, explique la prévalence de l’aspect émotionnel du récit, plutôt que politique.

Précisons-le d’emblée : ne pas avoir lu les deux premiers tomes des Vents ovales n’est quasiment pas un handicap, tant il est relativement facile de s’y retrouver dans la multitude de personnages, habitants des deux communes de Larroque et Castelnau-sur-Garonne (fictives, mais qu’on imagine en copies plus ou moins conformes de vrais villages du Sud-Ouest). C’est d’ailleurs certainement là l’une des limites des Vents ovales, l’usage de certains stéréotypes de la société française traditionnelle, tant au niveau de ses personnages emblématiques (le curé du village, l’aristocrate fantaisiste, le petit patron d’entreprise bien de droite, le militant cégétiste, la jeunesse qui fait ce que toute la jeunesse du monde fait, jouer – au rugby -, flirter et faire la fête, etc.) que des situations décrites (les conflits de famille, les filles qui s’émancipent et montent à Paris, les « gars » qui s’enferrent dans des rivalités claniques d’un autre temps, etc.). Mais, ce n’est jamais non plus une entrave au plaisir de la lecture, car, quelque part, on entre dans le livre avec le sentiment d’y être « chez nous ».
Mais le véritable intérêt de ce troisième tome, c’est le récit parallèle du déroulement de la révolte étudiante et du ralliement des syndicats ouvriers (puis, timidement, agricoles) à la fronde contre le gouvernement De Gaulle, et de la manière dont ce bouleversement radical de la société française a été vécu par ceux qui étaient « loin de tout », qui ne voyaient les émeutes, les violences policières, les conflits politiques, les débats entre les différents partis et membres des mouvements, qu’à travers le prisme déformant des actualités télévisées. Et qui, pourtant, bien souvent, se sont engagés à leur niveau, aussi « petit » et « local » soit-il, pour que « les choses changent ».
Et c’est bien là que le livre devient aussi éducatif (il ne faudrait jamais oublier ce vent de liberté qui a soufflé sur la France, et a changé fondamentalement et pour des décennies, la société) que, souvent, très émouvant. Sans lyrisme excessif, en tombant parfois dans un angélisme exagéré (puisque, finalement, il n’y a dans cette histoire, pas de véritables « salauds », à la différence de la réalité), Tripp et Mermilliod nous touchent en effet au cœur, en nous contant comment des gens, « ordinaires » comme nous, ont su, durant quelques semaines, rêver à un monde différent, plus juste, plus humain. Quitte à se prendre dans les dents un retour de bâton dès les derniers jours du mois…
Le dessin de Horne est classique, mais remarquable de lisibilité alors qu’il s’agit ici de décrire souvent des mouvements de foule, et parfois même très beau. On aura un peu de mal avec ce choix bizarre d’affubler de nombreux personnages de nez « cyranéens » (bon, Bergerac n’est pas loin…), et on regrettera l’effet de zoom qui augmente inutilement l’épaisseur des traits quand la case est un « gros plan » sur des personnages. Deux petites réserves qui ne gâtent nullement la lecture, très plaisante de ce Mai 68. Dont on espère qu’il sera lu par des plus jeunes qui découvriront ainsi les rêves et les exploits de leurs aînés.
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Eric Debarnot
Les vents ovales – 3. Mai 68
Scénario : Tripp / Aude Mermilliod
Dessin : Horne
Editeur : Dupuis – Collection : Aire Libre
136 pages – 26 €
Date de parution : 7 mai 2026
Les vents ovales – 3. Mai 68 – extrait :

