« JE » de Lilia Hassaine : le roman de Jane Eyre revisité

JE représente les initiales de Jane Eyre, le roman mondialement connu de Charlotte Brontë. Lilia Hassaine se lance dans un défi ambitieux : inverser le récit d’origine, dans lequel Rochester est héroïque et donner la parole à sa première femme, enfermée dans les combles de la demeure de Thornfield-Hall. JE se transforme en une histoire de patriarcat et d’emprise.

HASSAINE_Lilia
Gallimard © Francesca Mantovani

Lilia Hassaine réussit brillamment à transformer un monument de la littérature anglaise, maintes fois adapté au cinéma et encensé, en un roman moderne sur le patriarcat et l’emprise. Il ne s’agit plus de porter aux nues ce pauvre Rochester, soi-disant veuf éploré qui attire la sympathie, puis l’amour de Jane Eyre. Lilia Hassaine donne la parole à Antoinette, jeune femme créole, qui, par un mariage arrangé, se retrouve mariée au ténébreux Anglais.

JELa belle Antoinette, convoitée pour sa beauté et pour sa dot, raconte sa vie colorée en Jamaïque, couvée par une nourrice et aimée par son père adoptif, puis sous le triste ciel anglais, isolée du reste du monde, comme gardée sous cloche. Mariée à Rochester, homme irascible et jaloux, Antoinette bascule peu à peu dans un cauchemar.

Elle n’a pas eu le choix de son mari, les pères s’arrangent entre eux. Si dans un premier temps, elle tombe sous le charme de Rochester, ce dernier tombe vite le masque. Mari possessif, amant exigeant, il se déclare propriétaire de sa femme, allant jusqu’à lui changer de prénom, comme pour effacer son identité créole. Elle devient alors Bertha, et doit se conformer aux codes de la triste vie dans la campagne anglaise.

Rochester cherche à la modeler à l’image qu’il se fait d’une bonne épouse, il veut la dominer. Antoinette va tenter de se rebeller. Retors et manipulateur, il va la conduire vers la folie, soutenu dans son entreprise par son entourage, ses voisins et la société qui refusaient alors que les femmes se sentent libres et indépendantes. Elle sera alors enfermée dans les combles de la lugubre demeure familiale, muselée et rendue invisible aux yeux de monde, pendant que son mari racontera sa version des faits.

Comme Adélaïde de Clermont-Tonnerre lors de la rentrée littéraire d’automne 2025 avec Milady dans Je voulais vivre, Lilia Hassaine reprend les codes du roman classique, notamment l’écriture, et modernise un personnage féminin jusque-là détesté pour lui rendre justice. Ces femmes de la littérature longtemps haïes, passant pour de monstrueuses manipulatrices, sont réhabilitées.

« On juge une femme nerveuse, excessive, ingrate. Si elle se défend, on la dit violente ; si elle se tait, on l’estime coupable.
Crois-moi, mon enfant, cette histoire ne fut pas l’œuvre d’un seul homme. Il faut toute une société pour créer ce genre d’entreprise. Ma chute est le fruit de dizaines de petites complicités, de silences prudents, d’intérêts mesquins.
Chacun n’y mit presque rien. Mais de ces presque riens se forma la prison où l’on m’enferma. »

JE va très certainement rencontrer un vif succès, tant il est pertinent dans le propos et plaisant dans la forme.

Caroline Martin

JE
Roman de Lilia Hassaine
Editeur : Gallimard
272 pages, 21 euros
Date de parution : 20 août 2026

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