Avec Les Roches rouges, Bruno Dumont repart presque de zéro : des enfants de cinq ans, un récit réduit à l’état d’ébauche et les paysages méditerranéens comme immense terrain de jeu. Une expérience radicale, parfois déconcertante, qui cherche moins à raconter l’enfance qu’à retrouver sa manière libre, immédiate et encore indisciplinée de regarder le monde.

La filmographie de Bruno Dumont ne cesse de surprendre : après le regard naturaliste frontal, les échappées littéraires, le comique nordiste ou la science-fiction, le voici avec Les Roches rouges dans une nouvelle expérience radicale, sorte de tabula rasa qui semble le reconduire à l’audace d’un premier film. Celui où l’on ose, on explose les codes, on cherche, on risque, on se plante, on s’interroge.
L’intention est simple : filmer l’enfance, au degré le plus pur, dans une approche quasi documentaire, qui mettrait la rationalité des adultes et la facticité du dispositif créatif en sourdine. Les comédiens de 5 ans ont certes des noms de personnages, une ébauche d’intrigue se met en place (amour et bandes rivales, fugue chez un grand père brouillé avec sa fille), mais elle n’aura jamais l’épaisseur ou le souffle attendu, et pour cause : l’enfance n’a pas connaissance du schéma narratif, de la temporalité raisonnable à accorder à chacune de ses étapes, ni même du rythme exigé pour les rendre lisibles ou divertissantes.
L’enfance est un présent continuel, qui agit avec l’environnement immédiat : ici, les roches rouges de la méditerranée, soit l’équivalent d’une planète lointaine pour un cinéaste qui n’avait jamais dépassé la côte d’Opale, et l’occasion d’images superbes, ravivant les couleurs élémentaires avec l’euphorie d’un enfant qui les reproduirait dans un dessin vif et dynamique.
Mer, roche, lumière, chaleur : les corps libres des bambins gambadent, stagnent, gravissent, sautent. Le grand-angle, habile pour capter la netteté d’un large espace où ils peuvent ne se dispenser de respecter les marques traditionnellement imposées aux comédiens, va distorde l’image lorsque les visages s’approchent, dans une image impropre, qui là aussi impose au visionnage consensuel un angle perdu, celui des temps premiers où le monde n’a pas encore trouvé l’échelle commune à tous les esprits matures.
C’est peut-être ce qui explique le jeu constant des échelles, dans de superbes plans qui reproduisent l’imagerie des cartes postales, et que le traitement de la photographie semble réduire à l’état de maquettes ou de reproduction pour le modélisme ferroviaire. Les silhouettes des enfants elles-mêmes paraissent par instant en surimpression sur les falaises, dans des sauts irréalistes qui semblent tenir du fantasme héroïque propre à cet âge.
Dumont, à distance, témoigne ainsi d’un état premier de la conscience, qui se moque bien de ce qui se fait, s’écrit, se corrige ou s’interprète. Le temps se dilate, la gêne et l’ennui peuvent évidemment s’inviter dans l’expérience, mais on a déjà rencontré ces convives chez un cinéaste qui a toujours pris soin de laisser surgir l’impensé devant son objectif. L’émotion procurée par son œuvre ne se limite donc surtout pas à cette exposition à une originalité, et la quête d’un « jamais vu auparavant » qui pourrait satisfaire la demande d’un public pointu en mal de renouvellement expérimental. Elle est bien plus viscérale, car elle procède exactement à rebours d’une construction intellectuelle, en lâchant les amarres pour retrouver la liberté amorale des êtres que nous avons été, et dont le regard sur le monde pourrait changer celui que nous habitons.
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Sergent Pepper
Les Roches rouges
Film en coproduction (Portugal, France, Italie, Espagne) de Bruno Dumont
Avec : Kaylon Lancel, Kelsie Verdeilles, Louise Podolski…
Genre : drame, romance
Durée : 1 h 31
Date de sortie en salle : 23 septembre 2026
