Gilla Band – Pugnello : danser dans le chaos

Avec Pugnello, Gilla Band pousse enfin jusqu’au bout cette radicalité folle qu’on lui devinait depuis ses débuts. Éprouvant, souvent hostile, presque impossible à danser et pourtant furieusement excitant : un album qui pourrait bien faire date.

Gilla Band El Hardwick
© El Hardwick

Et si on avouait une vérité inavouable, pour commencer ? On avait découvert Girl Band en 2013 avec leur stupéfiante interprétation du titre techno de Blawan, Why They Hide Their Bodies Under My Garage?, et on s’était dit qu’on tenait enfin un groupe qui allait marquer l’histoire de la musique, tout envoyer valser, tout changer. Si, au cours de la décennie qui suivit, Girl Band – devenu Gilla Band – a toujours produit sur scène des éclairs de cette même folie totale, on n’a jamais complètement retrouvé sur leurs albums cette sensation de radicalité ludique, ce mélange improbable de premier (la folie, la haine, la violence) et de second degré (la dérision, le sens de l’absurde). Même le précédent, Most Normal (2022), pas loin du chef-d’œuvre, relevait toujours d’une démarche artistique « classique », très intellectuelle dans sa déconstruction des codes de la musique.

Gilla_Band_-_Pugnello

Si l’on a mentionné d’entrée le coup de cœur que fut à l’époque Why They Hide Their Bodies Under My Garage?, c’est que Pugnello voit Gilla Band franchir une étape, tout en revenant à l’esprit techno de leur premier coup d’éclat. Cette fois-ci, à notre grand soulagement, il n’y a presque plus de « post-punk », cette malédiction de la dernière décennie, sur cet album : il y a un virage quasi total vers le dance floor, vers le rythme comme essence primordiale de la musique. Duggan, le guitariste a d’ailleurs expliqué en interview que c’est une boîte à rythmes qui a servi de « catalyseur » à la création de l’album. Mais cela ne signifie pas que Gilla Band soit devenu une formation techno – et d’ailleurs les forcenés de la techno risquent de s’enfuir, effrayés, devant Pugnello, aussi rapidement que les fans de noise-rock « traditionnel ». L’idée de Gilla Band, c’est de continuer à utiliser les instruments les plus traditionnels du rock (voix, guitare, basse, batterie) mais de pervertir leur vocation initiale, naturelle : pas question que l’on puisse reconnaître ici les sons habituels de ces instruments, ils sont avant tout des moyens de générer des percussions et des textures.

Et puis il y a la question de la fameuse « furie » de Dara Kiely, souvent associée à ses problèmes (?) mentaux – d’ailleurs montés en épingle par la presse, car il est toujours de bon goût de présenter des génies musicaux accablés par le folie (Hello, Syd Barrett !). On dira que c’est au contraire parce que Dara maîtrise totalement ses hurlements, ses virages émotionnels à angle droit, ses déchirements si éprouvants, qu’ils ont gagné en efficacité, en impact. Si sa musique est aussi abrasive, hostile, c’est qu’elle traduit une vraie souffrance, une vraie fragilité (Dara Kiely a perdu son père alors qu’il commençait à travailler sur cet album…). Pugnello n’a rien d’un produit de la schizophrénie, c’est une œuvre d’art, construite sur des sentiments humains universels (le deuil, en particulier) et sur des pics de sensibilité. Mais d’un art qui choisit de parler à notre corps plutôt qu’à notre esprit.

Le paradoxe est bien entendu qu’il est presque impossible de danser sur bien des morceaux de Pugnello (Alogia, Placeholder, The Megazord, voire même Giraffe): le rythme est là, et nos réflexes nous entraînent à le suivre sur le dance floor, mais la monstruosité inhérente de cette musique corrompt profondément le « groove », et l’effrayante étrangeté de ce qu’on entend nous tétanise.

Et puis il ne faut pas, on l’a dit, négliger les textes – même s’ils sont largement inaudibles -, car les paroles de Dara Kiely continuent d’imposer un décalage étrange par rapport à la gravité des thèmes traités (le deuil, l’angoisse) : un mélange d’absurdités, de souvenirs d’enfance, de plaisanteries, de jeux de mots, de références bibliques, comme s’il s’agissait avant tout d’utiliser le grotesque pour empêcher le pathos ! « I’m injecting a lethal dose of nothing / I’m blaring a dangerous amount of Coldplay » (Je m’injecte une dose mortelle de rien / Je diffuse du Coldplay à un volume dangereux) sur Placeholder, ou « Have your midlife crisis as early as possible / Don’t repeat it, I’ve had three of them! » (Faites votre crise de la quarantaine le plus tôt possible / et ne la répétez pas, moi, j’en ai fait trois !) sur Alogia : il s’agit clairement de rire un peu, pour ne pas hurler encore plus fort !

Nombreux seront certainement ceux qui jugeront inécoutable, insupportable, ce disque qui culmine dans les sept minutes et quarante-deux secondes de chaos de Crisp Pop. Rappelons seulement aux amnésiques qu’en 1968, une bonne partie de la planète a utilisé exactement les mêmes mots lorsque le Velvet a déversé son Sister Ray sur les hippies innocents qui ne s’y attendaient vraiment pas. Ou que, plus près de nous, lorsque My Bloody Valentine a lancé en 1991 son Loveless, innombrables ont été ceux qui ont gémi que tout cela était « bien trop fort ». Deux références qui nous semblent coller comme un gant à ce Pugnello, qui pourrait bien marquer de la même manière l’histoire de la musique : c’est en tout cas la première fois depuis 2013 que Gilla Band me donne à nouveau envie de croire à cette possibilité !

Eric Debarnot

Gilla Band – Pugnello
Label : Rough Trade
Date de parution : 25 septembre 2026

 

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