C’est le concert que nous avions coché dès la sortie de Soft Control, et dont la date était bloquée depuis longtemps. Pour couronner le tout, Ed Harcourt assurait la première partie. Cela rendait indispensable de crapahuter au fin fond du 19e arrondissement pour une affiche qui a été à la hauteur des attentes.

Impossible de rater une double affiche pareille ! Il est néanmoins très intrigant de retrouver Ed Harcourt sur ce coup-là. D’abord parce que le lien musical avec les Afghan Whigs ne saute pas aux yeux. Ensuite parce qu’on peut s’étonner qu’un artiste de cette stature se retrouve en première partie. Cela doit faire près de vingt ans que je l’avais vu en tête d’affiche au Café de la Danse, à l’époque où j’écoutais Here Be Monsters et From Every Sphere en boucle. Puis, après The Beautiful Lie en 2006, je l’ai perdu de vue. L’annonce de ce concert m’a permis de combler ce retard et j’ai l’impression de retrouver un vieil ami lorsqu’il s’installe au piano à 20 heures pour ouvrir son set avec In the Embers of a Dying Flame, tiré de son dernier album Orphic. Son set de 30 minutes va principalement être dédié à des titres récents tirés de ce disque ou de son prédécesseur Furnaces, dont il va enchaîner le morceau titre.
Ed est très à l’aise avec le public, et il va nous montrer son talent instrumental puisqu’il se lève rapidement pour empoigner une guitare et interpréter Shadowboxing qui apparaissait sur The Beautiful Lie. Loup Garou et sa métaphore du double incontrôlable vont lui permettre de s’amuser avec le public avant le moment fort. Étonnant de constater que le sommet du set soit une reprise. Mais Ed Harcourt s’attaque à forte partie lorsqu’il rend hommage à Mark Lanegan avec une superbe interprétation de One Way Street, accompagné d’un violon. Moi, je fonds tout de suite : c’est le titre que je préfère de l’un des artistes que je respecte et qui me manque le plus… Et, bien entendu, cela fait le lien avec les Afghan Whigs, puisque Lanegan était l’un des parrains de Greg Dulli, avec qui il a formé les bien nommés Gutter Twins.
Un dernier Until Tomorrow Then, avec Harcourt qui chante depuis la fosse du Trabendo après avoir annoncé que c’était une « chanson d’amour sur la fin du monde », c’est la fin d’un set magnifique : 30 minutes, c’est trop court. Ed, reviens vite nous voir. En tout cas, ceux qui ne le connaissaient pas et qui ont assisté au concert avec moi sont bien d’accord : Ed Harcourt a un talent fou, et personne ne remettra en question sa présence en première partie d’un groupe à guitares.
Après la demi-heure de pause habituelle et devant un Trabendo enfin garni, Greg Dulli et son gang sont sur scène, onze ans après leur précédent concert parisien dans cette même salle. À ses côtés figurent John Curley, fidèle depuis les débuts, à la basse, Christopher Thorn à la guitare, le sidérant Rick G. Nelson aux claviers, au violon et à la guitare, et Bryan Lee Brown à la batterie. Un coup d’œil suffit pour constater que le public est composé très majoritairement d’hommes, reflet possible de l’univers historiquement très masculin des Afghan Whigs.
Ça part très fort avec deux morceaux bien heavy : Parked Outside et surtout I’m Her Slave, seul titre de Congregation joué ce soir, le dernier disque sorti sur Sub Pop avant le passage sur une major. Ce démarrage est fidèle aux souvenirs que nous avions de leurs concerts : une formation qui joue parfaitement, un son énormissime, et une voix à la limite de la fausseté. Pour moi qui les ai découverts avec Gentlemen, What Jail Is Like est le premier grand moment de la soirée, l’intégration des claviers étant symbolique de leur originalité. Greg Dulli a précisé au début du concert que sa setlist serait équilibrée, et comprendrait des morceaux de tous les albums. Deux autres titres de ce disque seront joués : Gentlemen et surtout Fountain and Fairfax, acclamée en fin de concert. S’il faut retenir un moment de cette première partie, ce sera Oriole et sa lente montée hypnotique. La rythmique est implacable et la puissance de l’ensemble ressort particulièrement. Nous l’avions bien sûr repéré à la sortie d’In Spades, mais la version live est dantesque.
Somethin’ Hot, qui ouvrait 1965, comporte à la fois un riff énorme et des éléments soul et funk. Algiers prolonge avec beauté cette séquence, qui incitera beaucoup d’auditeurs à réécouter Do To The Beast, avant d’aborder le passage du concert que certains jugeront plus mou. Greg Dulli s’empare du piano : autant The Deepest Part of the Darkest Shadow, extrait du dernier disque Soft Control, a du lyrisme à défendre, autant les inclusions de Domino and Jimmy et Demon in Profile ne s’imposaient peut-être pas.

De là où nous sommes, nous avons du mal à apercevoir John Curley, mais le groove de sa basse, lourde et puissante, est l’évidente colonne vertébrale du set. On comprend aisément pourquoi Dulli ne peut pas se passer de lui. Pour ceux qui jugeraient monolithiques les différentes compos, Dulli, qui est particulièrement en verve ce soir, va s’amuser à parodier Jim Morrison en citant Roadhouse Blues et The End. C’est rassurant de constater à quel point il semble heureux d’être là.
La fin du concert approche. Duvateen, on le sait, tient à cœur de Dulli et au bout de 1 h 20 toute en intensité, cela va être le temps d’introduire les musiciens, de quitter la scène et de laisser ses fidèles et irréprochables soldats conclure par une jam bruitiste. C’est la durée parfaite pour un concert qui aura décrassé les oreilles. 30 ans après mon seul concert du groupe à ce jour, coincé alors derrière le fameux poteau de l’Arapaho, il est temps de courir vers le tram, accompagné par mes acouphènes.
Ed Harcourt : ![]()
The Afghan Whigs : ![]()
Laurent Fegly
Photos : Afghan Whigs : Gilles Barbeaux – Ed Harcourt : Laurent Fegly
The Afghan Whigs et Ed Harcourt au Trabendo
Production : Radical Productions
Date : 27 septembre 2029
Leurs derniers disques :
T
he Afghan Whigs – Soft Control
Label : Royal Cream/BMG
Date de sortie : 21 août 2026
Ed Harcourt – Orphic
Label : Deathless Records
Date de parution : 14 novembre 2025
