Avec Notre Salut, Emmanuel Marre évoque le pétainisme au travers d’un haut fonctionnaire voulant utiliser les circonstances pour réaliser son ambition. Le tout dans un récit à double fond cherchant à renvoyer au présent politique hexagonal.

La base de Notre Salut, c’est la lecture par Emmanuel Marre de la correspondance de ses arrière-grands-parents. Son arrière-grand-père Henri Marre, haut fonctionnaire auteur du traité politique pétainiste donnant son titre au film, était moins perçu dans sa famille comme partie prenante de l’Horreur que comme quelqu’un auquel était reproché le ratage de sa carrière administrative. Si le film a enthousiasmé la critique française sur la Croisette, il est reparti du festival avec un de ces prix à côté de la plaque (et très souvent liés à des compromis à l’intérieur du jury) dont raffolent les palmarès cannois : celui du Meilleur Scénario, pour un film décrit par son réalisateur comme fortement improvisé.
Septembre 1940, le régime de Pétain se met en place. Henri Marre (Swann Arlaud), 49 ans, débarque à Vichy sans le sou, sans contact, loin de sa femme et ses enfants. Il voit dans la nouvelle administration l’opportunité de trouver enfin la place qu’il mérite. Dans sa valise, son traité politique édité à compte d’auteur, Notre Salut, où il défend ses convictions patriotiques et ses méthodes d’ingénieur. Son credo : « gagner en efficacité » pour relever la France de la débâcle.
On pourrait dire que l’ouverture de Notre Salut vaut note d’intention. Son filmage à coup de caméra embarquée et de zooms dans une œuvre d’époque évoque la démarche d’un Peter Watkins. Dans Culloden, le cinéaste britannique appliquait de fait à une bataille de 1746 un traitement formel proche des reportages sur la Guerre du Vietnam, alors même que ce dernier conflit battait son plein. Un parti pris soucieux de produire des échos entre l’Occupation et l’époque contemporaine, lien renforcé par une allusion à la période politique hexagonale actuelle.
Henri Marre souhaite en effet gravir les échelons à Vichy au travers d’une vision annonçant le New Public Management, ligne directrice de la Réforme de l’Etat faisant désormais consensus de Renaissance au RN. Comme beaucoup de défenseurs du libéralisme économique anglo-saxon, il voit dans une situation de crise une opportunité pour appliquer ses idées.
Plus loin, les allusions à la période actuelle feront parfois dans le trop appuyé, comme avec cette affiche signalant que les immigrés ne seront pas embauchés comme fonctionnaires ou cette affiche de propagande avec slogan contenant un « en marche » (contre le bolchevisme). L’autre élément contemporain est une direction d’acteurs dans un style actuel, loin de celui de bien des films français tournés dans les années 1940 ou traitant de la période.
Dans cette volonté de casser la distance temporelle, le parti pris musical fonctionne nettement moins. On entend dans l’ouverture Sounds Like a Melody du groupe… allemand Alphaville pendant que les personnages dansent. Habillage anachronique de l’image façon Marty Supreme ? Pas vraiment. Dans ce qui suit, on entend encore le morceau, noyé au milieu des discussions des personnages dans un brouhaha sonore façon Godard des débuts. Le morceau est donc joué lors de la soirée.
Or on ne voit pas en quoi montrer des personnages écouter des morceaux d’une époque ultérieure apporte quelque chose au film. Emmanuel Marre pense que l’esprit festif du lendemain de 1940 serait plus facilement ressenti au travers d’un morceau récent que d’un morceau d’époque. Déjà, on parle d’un tube eighties, donc pas tout jeune. Ensuite, on ne voit pas en quoi un morceau plus récent charrierait plus d’insouciance qu’un plus ancien.
Plus loin, les personnages danseront sur Popcorn, morceau de 1969 composé par le germano-américain Gerson Kingsley. Un morceau joué par Kingsley sur un synthétiseur Moog, dans un style annonçant le travail de Jean-Michel Jarre. Un morceau popularisé en 1972 par les Américains de Hot Butter. Cette reprise a d’ailleurs été diffusée dans un programme de l’ORTF accompagnée d’une chorégraphie (assez étrange) interprétée par une troupe, chorégraphie rejouée telle quelle par les acteurs du film.
Dans cette scène dansée, il y a en plus l’envie de communiquer au spectateur actuel une indécence à faire la fête au cours d’une telle période historique. Le problème, c’est que le cinéma est rempli depuis au moins cinquante ans de scènes festives se déroulant en plein nazisme, et du coup l’effet recherché est neutralisé.
L’intention fonctionne nettement mieux au travers du recours à Live is Life du groupe autrichien Opus sur des images documentaires d’un défilé du Maréchal Pétain sous les hourras de la foule. Le côté festif du tube eighties se retrouve cette fois accompagné d’une ironie grinçante avec le dégoût engendré par les plans de saluts nazis d’une partie de la foule.
Le film est également scandé par les extraits en voix off de la correspondance entre Henri et son épouse lorsqu’ils vivent séparés, extraits donnant au film une part de coloration romanesque classique. Part romanesque en forme de contrepoint à sa mise en scène heurtée et à ses trous narratifs produits par un montage coupant parfois en plein milieu d’une réplique. On entend au travers de la voix off le dialogue de sourds entre un Henri cherchant à impressionner sa compagne en étalant sa supposée réalisation de son ambition et une femme se détachant progressivement de son époux.
Notre Salut narre un échec à atteindre le premier plan. Le personnage se trouve souvent repoussé du premier plan du cadre lorsqu’il tente d’y figurer. Il échoue de plus à atteindre le sommet de Vichy. L’usure progressive du couple recoupe en partie cet échec. La non synchronicité du couple fait en partie écho à la position d’Henri dans cet univers collaborationniste : il est à l’intérieur mais ne réussira jamais à s’y intégrer. Le jeu minimaliste de Swann Arlaud a quelque chose d’un peu keatonien seyant finalement aux décalages de son personnage par rapport à son « nouveau » milieu. Le talent de l’acteur aide à s’attacher à son personnage sans ignorer sa médiocrité, sa vanité et sans ignorer les conséquences de ces dernières.
Le film dépeint justement une lente progression : comment l’exécution de son « rêve managérial » va faire d’Henri un élément de la mise en pratique de l’Horreur depuis son bureau, loin des lieux où elle est perpétrée. Des lieux demeurant ici hors champ, tandis que l’exécution de la politique du régime de Vichy se retrouve évoquée au détour d’un dialogue par un Henri utilisant un jargon gestionnaire.
Non dénué de ruptures de ton comiques, Notre Salut raconte comment des choses de la grande histoire se jouent à sa « périphérie » au travers de la vie intime et des ambitions professionnelles d’un individu jamais réduit au statut de simple exécutant des ordres venus d’en haut.
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Ordell Robbie
