Le retour très attendu de Phoebe Bridgers, six ans après le triomphe de Punisher, a l’air de se passer au mieux, et son nouveau Lost Weekend est déjà amplement célébré. On peut s’en réjouir ou s’inquiéter de ce que la gloire fait à une artiste aussi sensible qu’elle : mais la réponse est là, dans les textes complexes de ces seize nouvelles chansons…

Six ans se donc écoulés depuis la sortie de Punisher, l’album qui a transporté des milliers et des milliers d’auditeurs à travers le monde, et qui a fait d’une chanteuse « discrète » d’indie folk / rock, disciple auto-proclamée d’Elliott Smith, une véritable « pop star ». Et ces six ans ont tout changé pour Phoebe Bridgers, puisqu’il y a eu la gloire, l’argent, et les aléas de la célébrité planétaire : elle est devenue quelqu’un que la presse anglo-saxonne qualifie désormais comme « la voix de sa génération ». Mais sont venus aussi les désagréments associés à l’intérêt dévorant des médias, comme la visibilité de sa relation avec l’acteur Paul Mescal, et de leur rupture, mais aussi du décès de son père. Le genre de choses qui affectent forcément les chansons d’une jeune femme dont le « cœur de métier » était de chanter des sentiments infiniment personnels, et de communiquer à un niveau émotionnel profond avec celles et ceux qui aiment sa musique.

La réception de ce Lost Weekend par la critique – US en particulier – a été follement enthousiasme, le terme de chef d’œuvre revenant avec une régularité péremptoire, au point, évidemment, d’instiller un doute dans l’esprit du fan qui voit se confirmer que sa relation avec Phoebe lui a définitivement échappé. Le prochain concert de la nouvelle diva à Paris étant programmé à l’Adidas Arena, nulle possibilité d’espérer un grand moment intime.
The Outside, le premier titre de Lost Weekend, fait peur avec sa voix vocodée, et son atmosphère « spatiale » assez stéréotypée, mais le thème de l’isolation, de la dissociation (« I am on the outside, watching » – Je suis à l’extérieur, à observer) s’y trouve illustré de manière fine, et très sincère, quand Phoebe fait allusion à ses propres sensations durant les concerts, à ce qu’elle a ressenti lorsque le corps de son père décédé a été emporté (un père abusif…), tout en enrichissant sa réflexion de références aux musiciens qui l’ont inspiré. On se rend donc immédiatement compte que Lost Weekend est un album dont les textes vont nous interpeler une fois encore, nous accompagner longtemps, peser peut-être sur nos propres sentiments.
La suite de l’album, dès le joli « tube » qu’est Lost Boys, va contredire cette crainte initiale d’une musique désincarnée et peut-être trop moderne, puisque, au contraire, les 15 chansons suivantes vont partir formellement dans tout un tas de directions différentes, de l’indie folk à la pop commerciale (pas ce que nous préférons, bien entendu) en passant par le folk rock ultra-classique, et la dream pop, avec même quelques accents shoegaze. Car Lost Weekend est, à la différence de son prédécesseur, un disque enrichi de collaborations diverses et variées (Lucy Dacus, Julien Baker, Alex G, Mike Kinsella, Justin Broadrick, Jack Antonoff, Chris Thile, la liste est longue)… tout en poursuivant, et c’est un paradoxe, dans la même veine d’un songwriting délicat, intimiste, peut-être même parfois trop raffiné pour son propre bien.
Si le titre « Lost Weekend » peut faire référence au fameux film de Billy Wilder (le Poison, en français) et donc suggérer une préoccupation vis à vis des dangers de l’addiction à différentes substances, inhérentes à une vie de pop star, il y a peu de chansons ici qui s’en font l’écho. Même si, à date, il semble que Bridgers n’ait pas confirmé le sens qu’elle lui donne, l’hypothèse est plutôt qu’elle parle de la période de séparation du couple John Lennon (une autre icône pour elle) – Yoko Ono, faisant ainsi écho à sa préoccupation quant à la visibilité nouvelle de sa propre vie amoureuse. On a déjà vu que les paroles de la chanson The Governor’s Waltz sont amplement commentées : elle y parle avec une franchise inhabituelle de son histoire avec Mescal, et du fait que la chanteuse Gracie Abrams, qui l’a toujours imitée, est maintenant la compagne de l’acteur. Règlement de comptes à mots feutrés ou bilan lucide d’une histoire terminée ? Les discussions vont bon train, et Bridgers ne peut guère les ignorer, ni nier qu’elle les a elle-même provoquées.
Dans un registre similaire, Still Standing revient sur les funérailles de son père, et sur les souvenirs douloureux d’une enfance ruinée par la violence paternelle, comme si Bridgers ne craignait aucunement que son honnêteté et son travail de réflexion sur sa propre vie soit utilisée contre elle. Ce qui suggère une lecture beaucoup plus positive de nombre des chansons du disque : Bridgers en arrive à un point de sa vie – la reconnaissance populaire dont elle jouit désormais aidant sans doute – où elle préfère affronter la responsabilité qu’elle a peut-être elle-même dans ses échecs, plutôt que de se positionner comme une victime.
Même si l’atmosphère de Lost Weekend reste souvent mélancolique, il ne manque pas ici de moments où la possibilité du bonheur, aussi terrifiant soit-il (!), doit être considérée sérieusement : une chanson country-bluegrass aussi réjouissante que Haunted a beau évoquer des fantômes, il y a dans leur danse quelque chose d’essentiellement vital ; un morceau aussi libérateur que Liberty Tree ne nous offre-t-il pas des images – photographiques – d’une Phoebe Bridgers joueuse (« I’m sticking out my tongue / And liftin’ up my shirt / Not gettin’ any younger, honey / But if we don’t try, how can we be sure? » – Je tire la langue / Et je relève mon t-shirt / On ne rajeunit pas, chéri / Mais si on n’essaie pas, comment en être sûrs ?) ; et la leçon que nous enseigne une chanson folk aussi brute et allègre que Never Going Back Again, qui voit Phoebe ignorer superbement un message laissé par son père sur son répondeur, c’est bien que, oui, plein de mauvaises choses nous sont arrivées, et que l’on peut continuer éternellement à raconter les désastres de notre existence… Mais qu’il est bien mieux d’essayer d’apprendre à vivre après ces désastres.
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Eric Debarnot
