De Gong à Cardiacs, en passant par ses projets solo, Kavus Torabi n’a cessé d’explorer les territoires du psychédélisme et de l’expérimentation. Il revient ici sur son parcours et sa conception de la musique.

D’ordinaire les explications que les artistes délivrent de leur travail dévient de leur trajectoire initiale, le but n’est pas de donner l’illusion de la réalité mais d’en opérer la métamorphose. L’histoire n’est jamais la même, l’élasticité d’une œuvre ouvre le champ à plusieurs interprétations et à différentes analyses souvent biaisées par la méconnaissance des intentions de son auteur. Kavus Torabi est un architecte sonore, capable d’aborder la musique sous plusieurs angles, que ce soit avec le légendaire groupe Gong, dans lequel il a repris le flambeau ou au sein du groupe Cardiacs dont le dernier album LSD a engrangé des éloges de la part de la presse musicale. Sans compter ses nombreux featurings qui par ricochets, confirment le talent d’un musicien hors-normes. De ses albums solos qui contiennent toute la quintessence d’un psychédélisme exacerbé, Kavus réinvente l’écriture musicale, et la sortie d’un troisième album pour Octobre conforte la réputation de ce musicien chevronné. Confidences et anecdotes lors de cette interview où sont abordées différentes périodes créatives jalonnées d’aventures musicales parfois brèves (Chrome Hoof, The Moonsoon Bassoon), le parcours de ce multi-instrumentiste ne cesse d’être fascinant par la diversité des genres musicaux abordés.
BENZINE : À quel moment avez-vous senti que vous alliez vous consacrer entièrement à la musique ?
Kavus Torabi : Honnêtement, je pense que quand j’avais environ huit ans, mais plus précisément à 11 ou 12 ans, quand je jouais de la guitare, c’était la seule chose qui occupait mon esprit, ça a été ce que j’ai toujours voulu faire. J’entendais la musique dans ma tête. J’écrivais juste des airs, des petits morceaux idiots quand j’étais gamin, mais je pensais que tout le monde faisait cela, Tout ce dont je parlais avant, c’était uniquement de musique. Une fois que je me suis mis à la pop et au rock, vers 1980, j’étais focalisé sur la pratique musicale. J’ai réalisé au bout d’un moment que j’étais plus impliqué que les gens que je connaissais, j’en parlais tout le temps, j’y pensais tout le temps, et donc, la musique était quelque chose d’inévitable. Une fois que j’ai compris qu’on pouvait jouer de la guitare, écrire des chansons, les chanter et jouer, j’i su que j’allais me consacrer à la musique.
À votre avis, y a-t-il une perte substantielle entre la musique enregistrée et son exécution publique ?
Je ne sais pas s’il y a eu une perte, je pense que ce sont les deux faces de la même pièce, mais ont chacun une énergie différente. On a une idée de l’état de la salle, des personnes présentes, de l’atmosphère collective générale, inconsciemment je pense que tu modifies ta performance, en quelque sorte pour s’adapter à cette salle. Je pense qu’enregistrer un album, c’est autre chose. Enregistrer un album, c’est un peu comme avoir un véritable plan d’architecture, puis construire et réaliser un édifice. Et comme en architecture, il faut apporter de petits ajustements en cours de route, mais c’est différent. Tu sais, tu y travailles sur une certaine période, et tu peux t’en éloigner. Tu peux t’en éloigner et t’en détacher quand tu penses que c’est terminé ou quand tu penses que c’est concrétisé. Alors qu’en concert, tout se passe dans l’instant présent. C’est donc quelque chose de complètement différent, tu vois. Ça commence dès que tu montes sur scène, et ça s’arrête dès que tu en descends. Et pendant ce laps de temps, tu dois essayer de créer une histoire et un récit, et essayer de faire naître quelque chose de transformateur. Pour pouvoir transmettre la musique. Mais moi, en fait, pour revenir à votre question, je pense qu’il y a une grande différence. Je ne pense pas qu’il y ait de perte, c’est une discipline très différente.
Voulez-vous dire que le public peut influencer la prestation du groupe ?
C’est particulièrement vrai lors d’un concert, si le public s’enflamme et se laisse vraiment emporter, surtout si on joue devant un public plutôt jeune, je trouve qu’on joue mieux, qu’on joue avec plus d’énergie, de manière plus enthousiaste, plus intense. Je préfère ce genre de concerts. Par contre, il arrive parfois qu’on joue devant un public plus âgé, ou peut-être un public peu réactif, et je trouve que la prestation change. Mais ça ne veut pas dire que je ne pense pas qu’un public immobile puisse apprécier le concert tout autant, voire davantage, mais on ne ressent pas la même énergie en retour quand on est sur scène. Mais si je joue en solo, je peux prendre des décisions concernant la musique sur le moment, sans avoir à communiquer avec le reste du groupe. Donc, si j’ai l’impression de jouer un passage particulier et que ça passe bien, je peux improviser pendant deux ou trois minutes avant de revenir sur un couplet.
Si je me lance dans quelque chose et que je me dis : « Oh, ça marche vraiment bien », je peux emmener la musique dans une direction à laquelle je ne m’attendais pas, car je sens que le public est avec moi.
Et je n’ai pas besoin d’en discuter ni d’essayer de l’expliquer à qui que ce soit d’autre dans le groupe. Et c’est la même chose si, par exemple, je joue dans une salle plus bruyante ou plus agitée, et que je sais que j’ai un morceau calme plus tard dans le set : je peux décider sur le moment : « Tu sais quoi, je ne vais pas jouer celui-là. Je ne pense pas que ça passe très bien. Je vais jouer autre chose à la place. » Et je n’ai pas besoin d’en discuter avec qui que ce soit non plus. Je vais simplement adapter la setlist au fur et à mesure. Donc, c’est certain, le public change complètement, au moins la façon dont on perçoit une prestation.
Considérez-vous la composition comme une forme d’architecture ?
J’ai lu une fois que quelqu’un a dit que la musique est une architecture liquide, ou que l’architecture est de la musique solide. Et je, et je pense que c’est vrai. Et de la même manière que l’architecture, je pense que si tu peux créer un édifice le plus élaboré, et le plus complexe possible, il doit être capable de tenir debout, d’être enraciné dans le sol et ne pas s’effondrer. Et je ressens la même chose pour la musique. Elle doit être capable de pouvoir tenir par elle-même. Mais à l’intérieur de ça, tu peux créer toutes sortes de couloirs fous, de fenêtres, de tours, et de jardins étranges dans cette architecture, tant que tu peux sentir que c’est solide, si cela a du sens. Je pense que chaque chanson, chaque pièce est différente. Parfois, j’entends presque des arrangements complets, et ce que va devenir la mélodie, vers quoi les accords vont aboutir, et je peux percevoir comment les arrangements s’agencent. D’autres fois, je peux juste avoir quelque chose d’aussi simple que la mélodie et les accords, et je les retranscris sur n’importe quel instrument ou même à la voix, puis j’écris tout autour, mais ça dépend vraiment du projet et de quel genre de pièce sur laquelle je travaille. Je suis content que chaque fois que j’ai une nouvelle idée, la façon dont elle se développe est différente.
Ce que l’on entend à l’intérieur de soi, est-ce que cela ne correspond pas parfois, au résultat produit ?
Et bien parfois oui et d’autres fois, non, je pense qu’il serait utile d’avoir un fil relié au cerveau pour obtenir exactement l’idée que vous entendez sur l’enregistrement. Mais d’autres fois, à partir d’une étincelle initiale, et tant que cela suffit pour vous lancer, où que vous aboutissez, vous ne pourriez jamais le prédire. Cette étincelle de départ est suffisante juste pour vous débuter la chanson. Mais ensuite, alors que vous êtes dans le processus d’écriture, d’autres idées arrivent et d’autres choses changent. Et j’ai constaté que le meilleur moyen est de laisser, comme l’eau qui coule, laisser couler la matière comme elle se doit d’être expansive. Dans le passé, j’ai eu des idées que j’essayais de garder et le résultat était aussi proche que possible de l’idée originale, et cela peut être assez frustrant car parfois vous ne pouvez jamais vraiment obtenir cette idée comme vous l’entendiez dans votre tête. Donc maintenant, je suis beaucoup moins exigeant avec moi-même. Je pense juste, « Oh, je vais laisser la chanson aller comme elle veut, » et si elle ne sort pas comme je l’avais initialement conçue, c’est plutôt intéressant.
Vous avez enregistré un album solo, le troisième dans votre discographie, October By Name, (sortie le 2 octobre 2026). Que contient ce disque en termes d’instruments, d’invités et de contenu musical ?
Lors de mon premier album solo, Hip to the Jag, j’ai créé un système pour enregistrer. J’ai tout joué moi-même, j’ai fait l’artwork à la main, et j’ai tout mixé moi-même, et j’ai réalisé que c’était une façon vraiment intéressante de documenter ma vie à travers la musique et l’art. Pour me produire sur scène, j’ai Utopia Strung, qui est un autre projet électronique, dans lequel je suis impliqué, dans lequel j’écris aussi. Donc j’ai décidé qu’avec les albums solos, ce serait quelque chose que je ferais tout seul, qui me permet de voir où j’en suis, et de voir le processus de développement en tant que parolier et producteur, en tant qu’arrangeur, cela me permet de voir en tant qu’artiste, en tant que conférencier quel regard je porte sur ma vie. Avec ce nouvel album, October by Name, je me suis établi un plan visuel à savoir, voilà à quoi ressemble mon dessin, comment sonnent mes paroles et à quoi ressemble mon disque quand j’aurais 56 ans. J’espère que mon style de dessin et que mes arrangements se seront davantage développés, et cela revient à une façon d’avoir un journal de ma vie et de pouvoir regarder en arrière. Et toutes les paroles, toutes les chansons parlent vraiment de là où je suis dans ma vie à un moment présent. Donc, c’est devenu une façon de travailler et de penser, il n’y aura pas d’invités sur cet album. Je vais juste faire ces choses moi-même et voir si je peux m’améliorer en cours de route. Par exemple, cet album est une des premières fois où j’ai réellement jouer du piano dessus, même si je ne suis pas vraiment un pianiste. Donc j’ai fait de mon mieux, j’espère que sur le prochain disque mon jeu de piano sera un peu meilleur, et je pourrai dire, « Oh, je peux entendre que je me suis amélioré depuis. » [rires]
Votre rencontre avec Daevid Allen de Gong a été décisive dans la continuité du groupe, peut-on dire qu’il vous a remis la paternité du groupe ? Quelle a été votre réaction au moment de rejoindre le groupe Gong ?
Quand j’ai rejoint Gong ma réaction a été que je rêvais vraiment d’être dans un groupe avec Daevid Allen parce qu’il avait le même âge que mon père, et je le trouvais tellement inspirant. Il était un homme de l’instant, et j’avais aimé sa musique et son art et sa poésie depuis que j’étais adolescent, et nous nous connaissions déjà depuis environ deux ou trois ans et nous nous entendions vraiment bien. Donc, quand il m’a demandé de jouer dans Gong, j’ai juste pensé, « Eh bien, ça va être quelque chose de merveilleux. » Je voulais être comme lui dans la mesure où quand j’ai fait sa connaissance, il était dans la soixantaine, et il continuait à se produire et à dessiner et à écrire de la poésie. Et j’ai pensé, « Eh bien, c’est, c’est l’homme que je veux être dans ma soixantaine. Je ne veux pas m’arrêter.
Je veux être comme ce gars. Au début, lors des premières réunions quand j’ai rejoint le groupe, il a commencé à m’expliquer qu’il ne pouvait pas poursuivre ce groupe éternellement, et il ne voulait pas que le groupe se termine avec son décès. Mais à ce moment-là, son cancer n’avait pas été diagnostiqué, et je pensais qu’il allait continuer pendant des années, il semblait immortel., il avait tellement d’énergie. Donc, il m’a fait lire ses livres et me disait quels étaient ses plans pour Gong. Mais je ne comprenais pas vraiment qu’il me préparait à ce qui allait arriver.
Et c’était vraiment seulement quand il a été diagnostiqué que nous avons dû annuler beaucoup de spectacles. On avait déjà fait un album ensemble appelé I See You. Nous avions déjà fait une petite tournée au Brésil. Nous avions fonctionné en tant que groupe, et nous avions l’habitude de faire beaucoup d’appels Zoom, et puis il m’a confié « Je veux que ce groupe continue sans moi. » Je ne pouvais vraiment pas voir comment cela fonctionnerait parce que nous n’avions jamais écrit de choses ensemble. Je savais que je pouvais écrire et arranger pour un groupe mais je n’avais pas encore composé et arrangé avec les membres de Gong. L’idée d’avoir un groupe sans membres originaux semblait un peu ridicule, mais quand l’album est sorti, et que David était en traitement en Australie, nous devions le promouvoir, et nous avions encore, entre 10 et 15 concerts qui n’avaient pas été annulés. Alors on s’est dit que nous allions le faire et voir comment ça se passe. Mais j’ai aimé chanter ces morceaux et les jouer.
Ensuite, nous avions envoyé des enregistrements à David en Australie, et il acquiescé. Daevid nous a envoyé un gros email sur ce qu’il voulait que nous fassions. Et notre maison de disques à l’époque nous a dit, « Si vous, si vous voulez faire un album, vous avez le feu vert. » Et nous avons fait ce premier album, Rejoice! I’m Dead. Et nous y voilà 12 ans plus tard avec notre cinquième album studio qui vient de sortir.
Je n’aurais jamais imaginé de pouvoir jouer pleins d’endroits. Je ne me voyais vraiment pas être le chanteur de Gong, mais ça s’est fait par hasard ou par les circonstances évoquées avant, ça a changé ma vie. Daevid Allen était quelqu’un de drôle et d’une grande intelligence.
Comment se sont passées les dates avec le groupe Blood Incantation ?
On a joué deux fois avec eux, et je peux te dire qu’ils sont incroyables. On s’est rencontrés en 2024, Et nous savions qu’ils étaient fans de Gong. Je suis resté en contact avec eux et ils m’ont dit qu’ils adoreraient faire des concerts en commun. Plusieurs dates étaient prévues, mais Il y avait trop d’intervalles entre les concerts, nous n’avons pas pu faire toutes les dates. Mais nous avons fait ces deux concerts avec eux et ce furent deux de mes concerts préférés au moins pour les trois dernières années.
Leur public est incroyable. Ils nous ont bien accueilli et ils nous ont donné la même durée de set que le leur. C’était donc deux têtes d’affiche le même soir. Nous nous sommes sentis tellement honorés, leur public n’est pas uniquement constitué de fans de métal parce que leur musique va dans tous les sens, entre le psychédélique et le progressif, le cosmique et le Death Metal technique, le Metal Prog. Donc ils étaient en coulisses devant une grande foule et c’étaient vraiment de belles personnes et nous parlions ensemble et nous espérons pouvoir faire poursuivre ces concerts ensemble.
À votre avis, que signifie le terme musique psychédélique ? Quelles influences vous ont amené à expérimenter ce genre musical ?
C’est si difficile de décrire la musique psychédélique aujourd’hui. Je suppose qu’à un niveau très basique, la musique psychédélique, comme les composés ou drogues psychédéliques, est le genre de musique qui élargit votre esprit et apporte un fort élément de mysticisme.
Quelque chose qui semble provenir d’un autre monde, qui est surnaturel, qui semble plus grand que nous-mêmes. Je pense que la musique psychédélique évoque quelque chose de l’au-delà. Ce n’est pas juste la version matérielle de nous-mêmes, que vous croyiez ou non en une puissance supérieure ou un dieu ou une autre dimension ou même si vous ne croyez pas en tout ça, mais la musique vous fait sentir qu’il y a quelque chose d’autre. En grandissant, je me suis intéressé aux psychédéliques et à la spiritualité. Une préoccupation avec la mort et accepter la mortalité. J’ai commencé à réaliser que tout cela faisait partie de la même chose. Tout cela était connecté.
Et cette musique, cet art ou cette musique psychédélique sont là. Que vous parliez de peintures religieuses ou que vous parliez de géométrie. Je ne parle pas de la musique de Steve Reich ou de la musique de Magma ou quoi que ce soit.
Cette musique est là pour évoquer quelque chose qui nous est familier. Quelque chose que, lorsque vous l’entendez, vous évoque quelque chose de familier.
Ce que je voulais faire avec la musique, est d’évoquer quelque chose qui semble plus grand que ce simple corps matériel dans lequel nous nous trouvons.
Quels souvenirs avez-vous de l’épisode avec le groupe Chrome Hoof ? C’était un groupe fantastique !
Je pense que le groupe s’est arrêté, définitivement. c’était vraiment amusant, mais je savais que la durée du groupe allait être brève, mais je n’avais pas vraiment un rôle très créatif avec le groupe.
C’est la même chose pour le nouvel album de Cardiacs, j’apprécie vraiment ce groupe. À quoi attribues-tu ton énergie et ta capacité à composer et à performer de manière constante ?
Je me considère comme chanceux, le fait que mon esprit ait toujours généré de la musique, ou généré des idées, donc, si tu as une idée, tu dois être présent et essayer de l’a concrétisé. Je suis né en Iran et la moitié de ma famille vient d’Iran, et je me suis disque si j’étais resté là-bas, je n’aurais jamais pu faire cela, je ne pense pas. Ou j’aurais pu le faire, mais pas de manière publique ou de la façon dont je l’ai fait. Donc, je suis extrêmement reconnaissant pour la vie que j’ai eue et je suis extrêmement reconnaissant d’avoir grandi au Royaume-Uni.
Êtes-vous intéressé par la musique persane ? Considérez-vous que la musique modale est limitée ?
Je ne pourrais pas répondre à cela. Je ne sais pas car dans la musique modale, j’entends encore beaucoup de grandes idées. Je pense qu’il y a probablement une limite à tout. Mais oui, j’adore la musique persane. J’aime toute la musique. Je ne pense pas qu’il y ait un genre ou un type de musique particulier qui soit limité.
Propos recueillis par Franck Irle
