Vie et mort d’une mite est un roman brutal et noir, humide et terreux comme la forêt dans laquelle il se déroule. Un roman sur la violence et la guérison. Un roman sur l’amour maternel et les vertus de la curiosité. C’est aussi un roman écrit magistralement. C’est (surtout?) un premier roman.

Je dois vous faire un aveu : je suis d’accord avec Amélie Nohomb (dont un compliment dithyrambique orne le bandeau de couverture du roman de Rowe Irwin), et même avec celles et ceux qui ont dit du bien du roman. Un roman absolument admirable que cette Vie et mort d’une mite. Il m’a pourtant fallu quelques dizaines de pages avant d’être vraiment convaincu que ce soit juste, que ce roman était vraiment remarquable. Ma difficulté à entrer dans l’histoire et, pour dire la vérité, à la comprendre m’empêchait de vraiment profiter de la beauté et de l’inventivité de l’écriture de Rowe Irwin. La frontière entre innovation sémantique et poudre aux yeux est souvent fine, et j’étais du mauvais côté. En réalité, la poésie de l’autrice est une vraie force qui transforme l’histoire – pas si compliquée au demeurant – en un monde, un univers qu’on a du mal à quitter quand arrive la fin du roman. Plusieurs centaines de pages, certes, et on aimerait que se prolonge le plaisir de lecture, la compagnie de Myma, la mère, et de sa fille, dont on ne connaîtra pas le nom. Elle restera la fille (Daughter) pendant tout le roman.

Vie et mort d’une mite raconte donc l’histoire de ces deux femmes, la mère et la fille. Elles habitent seules dans une maison perdue au milieu de la forêt, sur « leur » territoire — la maison, un terrain autour parfaitement délimité, séparé et surtout protégé du reste du monde. Un monde qu’habitent les autres, tous les autres, que la mère (et donc sa fille aussi) appellent les « Pourris ». Eux, ce sont donc les mauvais, ceux (celles ?) qui sont pourris de l’intérieur. Il faut s’en méfier parce qu’ils sont donc capables de faire pourrir tout ce qu’ils touchent. C’est donc ce qu’a raconté et appris Myma a raconté à sa fille, une histoire, une version de la réalité qui devient la réalité. Et on comprend vite que ce sont les violences qu’elle a subies quand elle s’appelait encore Maya – et dont le roman raconte alternativement l’histoire – qui l’ont conduite à s’isoler du monde, se séparer des pourris et à créer ce refuge au milieu de la forêt. Non seulement pour se protéger mais aussi pour protéger sa fille : il y a eux et nous ; les bons et les pourris ; et nous devons pas, jamais, entrer en contact avec eux. La protection poussée à l’extrême. Tout cela fonctionne plus ou moins bien. Elles mènent une vie rythmée par le lever et coucher du soleil, par les saisons, la chasse et la cueillette… Jusqu’au moment où un des pourris s’approche tout près, si près que la fille le voit et commence à se poser des questions : elle ne veut pas en parler à sa mère pour ne pas l’inquiéter mais ce jeune homme roux la perturbe. Parce qu’elle n’est pas si naïve et passive, cette fille que Myma a voulu protéger. Son univers est peut-être limité parce qu’elle a beaucoup appris de sa mère mais sa curiosité, son immagination, ses désirs, lui font se poser des questions. Le bel ordre que Myma a essayé de mettre en place commence alors à vaciller. Il semblerait que les pourris ne soient pas si nocifs, et donc ce que Myma racontait n’est peut-être pas vrai et toutes les règles inventées ne seraient peut-être pas si utiles…
On pourrait trouver plusieurs thèmes dans ce roman : la surprotection maternelle, jusqu’au point de l’étouffement et de l’aliénation ; la violence (masculine) qu’on ne peut pas l’affronter sauf en s’isolant du monde ; l’impossibilité de tout contrôler dans un monde d’incertitude… Vie et mort d’une mite est donc un roman riche et dense. Une densité qui est accrue par l’écriture de Rowe Irwin. Elle invente des expressions et construit des phrases d’une poésie incroyable, et réussit à utiliser tout ce vocabulaire et cette syntaxe nouvelle de manière cohérente pendant tout le roman. La raison de ces « inventions » vient du fait que la fille de Myma ne connaît que ce que sa mère lui a appris ; elle nomme le monde avec les mots que sa mère lui a appris, et au fur et à mesure qu’elle découvre le monde. C’est donc par nécessité que Rowe Irwin écrit de cette manière : la poésie de son langage n’est pas une couche artificielle qui pourrait servir à rendre l’histoire plus belle, elle est l’histoire même. Mais, évidemment, il faut être capable d’écrire de cette façon. C’est ce qui est remarquable, c’est là que se trouve la réussite majeure de ce qui est, ne l’oublions pas, un premier roman. Quand on le referme, avec regret donc, on se dit qu’on a trouvé une vraie écrivaine. On attend avec une très grande impatience le second pour savoir si et comment Rowe Irwin réussira une même merveille !
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Alain Marciano
