On n’attend pas toujours d’une formation reformée qu’elle signe, plus de dix ans après son retour, l’un de ses disques les plus évidents. C’est pourtant le cas des The Afghan Whigs avec Soft Control, quatrième album depuis leur résurrection : une réussite totale, qui ajoute une maturité nouvelle à leurs qualités déjà connues.

S’il y a bien un musicien ayant percé dans les années 90 que nous sommes ravis d’avoir encore avec nous en 2026, c’est Greg Dulli, longtemps fasciné par le mode de vie autodestructeur des rock stars. La formation dont il est l’incontestable leader a connu son heure de gloire au cours de cette décennie avec une trajectoire alors classique : débuts sur Sub Pop, consécration sur Elektra (Gentlemen et Black Love), puis passage chez Sony pour 1965, disque qui aurait dû faire de lui une star aussi appréciée par le public qu’il l’était déjà par ses pairs. Le tout avec une musique ambitieuse, mélange étonnant de grunge et de soul music. Mais rien ne s’est passé comme prévu, et les Afghan Whigs se sont séparés à la fin de la décennie après une dernière année catastrophique et une agression subie par Dulli.
Dulli a passé les années 2000 à sortir des disques passionnants et d’une liberté totale sous le nom des Twilight Singers, dont un album de reprises sidérantes (She Loves You, 2004). Il a également collaboré avec son maître Mark Lanegan au sein des bien nommés Gutter Twins. La qualité était telle que, finalement, nous nous étions faits à l’absence des Afghan Whigs jusqu’à sa décision de remettre le couvert, après un hiatus de 11 ans, avec l’aide du fidèle bassiste John Curley, l’autre membre d’origine.
Soft Control est la quatrième livraison depuis cette reformation, et elle marque un cap. Alors que les précédents albums nécessitaient plusieurs écoutes pour révéler leurs trésors, celui-ci possède une évidence mélodique immédiate qui le renvoie directement aux qualités de Gentlemen, à même de satisfaire les fans de toujours mais aussi d’élargir la fan base. Ce qui saute aux oreilles, c’est d’abord la qualité de l’écriture : moins d’abrasivité, davantage d’espace, et cette voix de Greg Dulli, certes imparfaite, parfois à la limite de la fausseté, mais d’une expressivité constante.
Les thèmes, eux, restent familiers chez Dulli : le désir, la sexualité, la maîtrise des pulsions, mais aussi la mortalité. Il vient de passer la soixantaine et a perdu plusieurs proches ces dernières années. Mark Lanegan, bien sûr, et il rappelle régulièrement en interview combien la disparition de cet alter ego outlaw demeure difficile à supporter ; mais aussi le guitariste Dave Rosser, artisan essentiel du son des deux premiers albums du retour, décédé en 2017, à 50 ans, d’un cancer du côlon. C’est le disque de celui qui se découvre survivant et qui, désormais clean, semble bien décidé à profiter de la vie, lui pour qui la musique a toujours été une échappatoire à ses démons.
L’album compte aussi plusieurs invités : le batteur Patrick Keeler, connu pour son travail avec The Raconteurs et The Greenhornes, la chanteuse et violoniste Petra Haden, passée notamment par That Dog, ainsi que Bo Koster, connu pour son travail avec My Morning Jacket.
Si un morceau devait résumer l’album, ce serait House of I, dont la rythmique et l’intro font directement référence à la période Gentlemen/Black Love, avec de superbes parties de guitare de Christopher Thorn. Les paroles, quant à elles, sont « imprégnées de désir », comme il est mentionné sur le site web du groupe, mais forcément moins explicites que les « I got a dick for a brain » qui avaient choqué certains sur Be Sweet, tiré de Gentlemen. Dulli a d’ailleurs supprimé le morceau de ses setlists depuis des années, précisant que ces paroles ne le représentaient pas.
Le groupe conserve cette capacité à intégrer à son fonds grunge des influences variées. My Lover a ainsi des touches à la fois pop et rockabilly qui la rendent totalement irrésistible, tandis que le titre d’ouverture, Jungle Roux, renoue avec sa tradition R&B. Memphis, Texas, de son côté, lorgne vers l’americana, avec un harmonica inattendu.
Les trois meilleurs titres sont probablement les plus lents, portés par le piano et les cuivres, comme l’était il y a 10 ans Demon in Profile sur In Spades. The Deepest Part of the Darkest Shadow témoigne d’un Dulli vieillissant : les cuivres majestueux s’additionnent aux guitares, tandis que son chant n’a peut-être jamais semblé aussi habité. Le morceau possède une ampleur qui devrait en faire un grand moment en concert.
Duvateen s’ouvre également au piano et gagne en intensité tout au long de ses quatre minutes. Dulli a insisté lors de ses interviews de promotion sur l’importance qu’il accordait à cette chanson, dans laquelle il se retourne sur son passé tout en se projetant dans un futur morbide. Les musiciens sont à leur meilleur : la slide de Thorn et la batterie métronomique de Wieczorek, notamment, impressionnent. Un très grand titre, donc.
A Simulation, enfin, plus long morceau placé en clôture du disque. Les Afghan Whigs prennent leur temps : pedal steel, cordes, voix de crooner de Dulli, ambiance de grands espaces. Le versant cinématographique de leur musique s’y impose avec évidence.
Sorti a priori de ses excès et de ses addictions, Greg Dulli demeure traversé par une crise existentielle, mais ce nouvel album pourrait bien replacer les Afghan Whigs sur le devant de la scène et leur offrir un succès mérité.
Nous serons quant à nous fin septembre au Trabendo pour ce qui pourrait être un des concerts de la rentrée.
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Laurent Fegly
The Afghan Whigs – Soft Control
Label : Royal Cream/BMG
Date de sortie : 21 août 2026
