« Baignade surveillée », de Laura Kasischke : plongée dans les méandres d’un drame

Retour remarquable sur le devant de la scène littéraire pour Laura Kasischke : son dernier roman s’inscrit parfaitement dans son œuvre teintée de réalisme étrange. En mêlant plusieurs voix unies autour d’un drame, elle compose un puzzle sidérant sur les comportements, les desseins et les secrets au sein d’une communauté.

Gallimard © Francesca Mantovani

En cette chaude journée de juillet 1969, les USA – et le monde entier d’ailleurs – ont les yeux tournés vers le ciel, pour la mission spatiale qui part conquérir la Lune. Laura Kasischke, elle, décide de zoomer façon doigts écartés sur l’écran d’un téléphone, sur une petite bourgade du Michigan et en particulier la piscine municipale au pic d’affluence majeur ce jour-là. C’est là, sans que personne ne s’en rende compte sur le moment, que le petit Richie, 6 ans, se noie. Dès la première page, l’autrice pose le décor et l’événement sans fard. Les premiers pas éventuels d’Armstrong et ses collègues, ce sera secondaire, la toile de fond historique du livre ; la mort de Richie, ses causes et ses conséquences, sera le pivot central des intrigues. Ou comment, d’un fait-divers dramatique qui meurtrit une famille, on arrive au déploiement vertigineux des affres de toute une communauté liée à cette disparition.

En effet, l’habile construction du roman invite à considérer les témoignages et points de vue d’une dizaine de personnages : le gamin évidemment, ses parents, sa petite camarade de bassin, la maître-nageuse en charge de la surveillance, les voisins et enseignants du petit décédé, etc… chaque chapitre court donne la voix à un de ses éléments, et ces dizaines de chapitres rassemblés en grands blocs narratifs évoquent soit le passé, soit le futur de chacune et chacun autour de ce funeste moment. Comment en est-on arrivé là ? Comment se relever d’un telle horreur ? Kasischke sonde assez brillamment la culpabilité, les rancœurs, les regrets et surtout l’hypocrisie des sentiments ou des actes quand on est confronté au pire. Faire éclater des secrets, forcément trouver des coupables… la société dans toute sa splendeur, entre empathie et fausse solidarité. Par petites touches successives, comme des ressacs, Baignade surveillée appuie là où ça fait mal : il creuse au fil des pages un sillon toujours plus profond, qui n’épargne personne, et qui montre bien que les forts et les faibles ne sont pas toujours ceux qu’on pensait d’abord.

L’idée de départ d’inscrire ce livre au moment historique de la conquête de la Lune peut sembler hors de propos, elle est pourtant intéressante : comme si cet événement, attendu par énormément de monde, phagocytait tous les esprits et demeurait le principal sujet des discussions de la communauté avant cet après-midi là. Les gens avaient rendez-vous avec l’Histoire… ils en seront détournés par la petite, et la plus horrible et insupportable. Quelques lignes sur la fusée qui décolle, mais des pages et des pages, cliniques ou romanesques, fourmillant de détails, sur la minute où le petit Richie échappe à la vigilance de tous et sombre dans les eaux chlorées de ce bassin pour adultes qui lui était interdit par une simple corde de délimitation de zone. Autour de ce moment bref mais éternellement fatidique, Laura Kasischke décortique gestes, pensées plus ou moins secrètes, sensations et impressions dans différents styles et narrations. La voix de Richie, innocente et qui analyse parfaitement sa situation à hauteur d’enfant, la voix rageuse de sa mère qui ne décolère plus et en veut violemment à la maître-nageuse, elle-même détruite psychologiquement après ce drame dont elle se sent pleinement responsable… la chorale des âmes reste parfaitement maîtrisée par son chef d’orchestre qui n’a plus à faire ses preuves, tant on sait comment l’autrice sait sonder les tréfonds de ses personnages, malgré quelques petites longueurs parfois.

Telle l’eau qui s’écoule en spirales tourbillonnantes dans une baignoire, Baignade Surveillée fait converger petit à petit tous ses petits moments de vie, des bonheurs passés ou des plaies à jamais ouvertes pour longtemps, jusqu’à recueillir l’essence même d’un instant : celui de la mort, du deuil, de l’irréversible. C’est à la fois simple et vertigineux.

Jean-François Lahorgue

Baignade surveillée
Roman de Laura Kasischke
Traduit de l’américain par Céline Leroy
Éditeur : Gallimard
320 pages, 23€
Date de parution : 27 août 2026

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