« Une histoire d’amours », de Serge Joncour : Une variation poétique sur la mémoire des lieux

Deux histoires d’amours interdites, en un même lieu. Sur les terres humides du Morvan, se joue, à deux siècles de distance, le destin de deux couples confrontés au regard de la société mais aussi à leurs propres doutes.

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©Pascal Ito

Deux époques, deux couples réunis en un même lieu pour deux histoires d’amour ou plutôt pour « une histoire d’amours ». Le roman de Serge Joncour est en effet construit autour de l’alternance régulière entre deux fils narratifs, mettant respectivement en scène les amours de Rodolphe et Joséphine, en 1824, et celles de Franck et Kelly en 2024. Les deux récits ont pour cadre un hameau aux confins du Morvan, un pays d’herbes hautes et de marécages qu’on appelle « les Terres d’eau ». C’est cette nature, à la fois délétère et sensuelle, qui est au coeur de la passion qui unit des personnages que tout semblait devoir opposer. En 1824, Joséphine, jeune aristocrate minée par la malaria, s’éprend de Rodolphe, un modeste officier de santé qui s’attache à combattre les superstitions qui entourent cette maladie. En 2024, Franck, un illustrateur parisien en quête de retour à la nature vient s’établir près de Donzy avec sa femme Léa et leurs deux enfants, dans un moulin joliment rénové. Il ne tarde pas à tomber amoureux de Kelly, la séduisante compagne de Joss, un homme qui ne brille ni par ses scrupules ni par sa finesse.

Une-histoire-d-amoursSur la couverture du livre, une illustration de Matisse pour une édition rare des Amours de Ronsard. De l’amour, Serge Joncour fait l’ultime refuge dans un monde où chacun peine à trouver sa place. Aussi bien Joséphine, la fille du baron de La Motte-Josserand, qui a organisé pour elle un mariage qui sert ses intérêts, que Rodolphe, qui, en dépit de ses indéniables compétences, se voit sans cesse renvoyé à son statut d’officier de santé – autrement dit, de sous-médecin. Métaphore du désordre social en même temps que facteur de rapprochement entre les deux jeunes gens, cette fièvre tierce qui accompagne la malaria : venue des marais, elle affecte régulièrement Joséphine tandis que circulent à son sujet les théories les plus folles et s’appliquent les traitements les plus irrationnels. Aussi bien Kelly, enfermée dans une relation toxique avec son « grand costaud brut de décoffrage », accessoirement trafiquant de carpes, que Franck, artiste en panne d’inspiration, dont le couple est en crise. Dans une société que l’on pense malade de s’être éloignée de la nature, cet ex-citadin a placé tous ses espoirs dans ce déménagement au moulin de la Garenne, dont ses enfants semblent être les principaux bénéficiaires.

Deux histoires, bien distinctes au début, à tel point que dans les premières pages le lecteur s’interroge, peinant à tisser des liens entre elles. Et puis, se font jour peu à peu, d’un chapitre à l’autre, des effets de miroir ou d’écho, toujours subtils, jamais forcés, établissant des connexions entre les deux récits qui en viennent à se ressembler, parfois à se superposer sans jamais se confondre. Ce sont les lieux qui servent de traits d’union entre les époques : un château et sa chapelle, un moulin à eau, un chalet perdu aux fins fonds des marécages. Bien sûr, entre 1824 et 2024, le temps n’a pas manqué de faire son oeuvre : le moulin, au mécanisme désormais hors d’usage, est devenu une demeure pour bobos parisiens et le château est presque entièrement en ruines – seule la chapelle est, sur l’ordre des héritiers du baron, entretenue avec soin. Mais, deux siècles plus tard, ils sont à nouveau le théâtre de drames et d’amours cachées, comme en témoigne le « pavillon de solitude » des marais, qui continue à abriter les rencontres secrètes des amants.

Une histoire d’amours est un livre qui met en scène la mémoire des lieux, jouant sur des oppositions, jamais manichéennes, entre la ville et la campagne, Paris et la province, et témoignant de la difficulté de faire des choix de vie, professionnels ou sentimentaux. Le véritable amour passe-t-il par la prise de risque ou par la sagesse de chérir ce que l’on a ? Le roman est aussi une réflexion sur la façon dont le réel et la fiction s’entremêlent. Fil rouge du roman, « Le livre des jours », journal intime de Joséphine : une mise en abyme qui fournit la matière de la partie historique du récit, et dont Franck attend une réponse à ses atermoiements. Mais l’amour ne va pas sans l’humour. On sourit des déconvenues de Rodolphe qui, après avoir fait l’expérience de l’ingratitude familiale, découvre un monde qui lui est étranger et se heurte à une hiérarchie sociale implacable. De la naïveté de Franck qui voit ses rêves de néo-rural s’effondrer au fil des jours. On s’amuse du regard critique que porte Léa sur ses voisins, et, à rebours, de l’enthousiasme des enfants. L’ histoire d’amours est aussi une attachante histoire d’apprentissages qui culmine dans un dernier chapitre aussi amer que savoureux…

Anne Randon

Une histoire d’amours
Roman de Serge Joncour
Éditions Albin Michel
384 pages – 21,90€
Date de parution : 19 août 2026

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