Ce second film complètement fou de l’imprévisible Andrew Patterson peut enchanter comme il peut profondément irriter, voire provoquer tour à tour enchantement et irritation. Et finalement, c’est sans doute pour ça qu’on l’aime, cet Oklahoma Honey qui ne ressemble à rien d’autre !

En 2020, un premier film d’un réalisateur bizarre « scotchait » la moitié du monde des cinéphiles, désarçonné par le tombereau d’idées nouvelles déversé sur eux, de choses jamais vues, risquées, frôlant l’overdose d’innovation. C’était The Vast of Night, et l’autre moitié du monde des cinéphiles hurlait à l’escroquerie, à la « hype » injustifiée, etc. Ce qui est, en soi, une excellent signe. Le problème est qu’il aura fallu attendre 6 ans pour voir le second long-métrage de Mr. Patterson, sorti aux USA l’année dernière, mais seulement cette semaine chez nous. Un film au titre bizarre, The Rivals of Amziah King (titre remplacé en France par un autre, plus simple, et finalement, pour une fois plus pertinent, Oklahoma Honey), et qui est en train de provoquer la même scission chez les spectateurs : soit on adore, soit on déteste, mais on s’accorde tous pour dire qu’on a quasiment jamais vu un objet cinématographique comme ça…

… même si l’on n’est absolument pas dans la même lignée que The Vast of Night, ce qui est quand même surprenant, et augmente encore notre intérêt pour Andrew Patterson, qui est décidément un drôle d’oiseau. Avec la contribution notable d’un Matthew McConaughey, très grand acteur qui lui a offert la faveur de faire son retour sur grand écran avec ce film (et qui a littéralement mis sa vie en danger pour tourner quelques scènes effrayantes et superbes avec des abeilles, alors qu’il est allergique à leurs piqures ! ça, c’est un « engagement » de la part d’un acteur !). Avec aussi la participation d’un vétéran dont, personnellement, nous ne manquerions aucune apparition à l’écran, Kurt Russell. Et avec une jeune actrice « autochtone » qui déchire tout, Angelina LookingGlass, grosse découverte pour le coup.
Oklahoma Honey a un sujet clair : celui de la transmission d’une génération à l’autre d’un savoir-faire, d’une culture même, mis en danger par le capitalisme dévorant. Le film parle de l’apiculture traditionnelle, mais aussi de tout ce qui va autour, une communauté « paysanne », avec sa cuisine, sa musique (fondamentale, ici), et ses différents rituels. Tout un tas de sujets sur lesquels Patterson va s’appesantir (bien plus qu’il n’est coutume de le faire) dans une première partie de son film : les premières 45 minutes ne manquent pas de « fiction » (il y a l’accident dans la miellerie, il y a la récupération d’un essaim d’abeilles sauvages dans une école…), mais sont quand même surtout consacrées à filmer des gens qui mangent, qui boivent, qui jouent de la musique, qui dansent, et surtout qui travaillent. Et ces 45 minutes touchent littéralement au sublime. A condition de ne pas être réticent à « l’Americana » version « hillbillies », ce style musical des bouseux du coin, avec violons, banjos, accordéons, et voix nasillardes… car la musique noie en permanence TOUTES les scènes ou presque, qui sont elles-mêmes curieusement montées avec superpositions, faux raccords godardiens, ralentis improbables, etc.
Au centre de l’image, Matthew McConaughey, solaire, joyeux, donne l’impression de vivre sa meilleure vie : on nous vend sa participation comme son « meilleur rôle », on a plutôt l’impression qu’il a pris un plaisir immense à simplement ÊTRE Amziah King, et à lui-même apprendre toutes ces choses incroyables sur l’apiculture.
Et puis vient la rupture, à partir de laquelle le film va se centrer sur le personnage de Kateri (Angelina LookingGlass), mais également emprunter les chemins du thriller, du western, du discours politique sur la survie des agriculteurs dans un pays où le capitalisme est totalement sauvage. Et même poser des questions morales finalement assez malaisantes (pas sûr qu’on soit prêts à souscrire aux méthodes radicales employées par Kateri pour parvenir à ses fins, aussi légitimes soient celles-ci !).
Le souci est que cette seconde partie souffre d’une multitude de défauts : de construction, de logique narrative (les invraisemblances se ramassent à la pelle), de rythme. Comme si le film, qui a joliment pris son temps jusque là, s’emballait, et que Patterson essayait de tout caser d’une histoire bien trop complexe dans le minimum de temps possible. Et, en effet, le film, tel qu’écrit initialement, devait durer bien plus longtemps… on imagine bien cette épopée contée sur trois bonnes heures bien remplies, au lieu de se trouver ainsi fragmentée, éviscérée même par instants.
Pire peut-être, cette accélération de la narration, ce manque de temps, privent aussi le film de la crédibilité de son sujet central : Patterson que Kateri devienne l’héritière d’Amziah, mais il lui fait franchir trop rapidement certaines étapes, ce qui nous empêche de croire à sa mutation, à son passage de l’innocence enfantine à la duplicité d’une business woman capable de résister à la violence du monde.
C’est dommage, car on passe à côté du grand film qu’Oklahoma Honey aurait pu être. Par contre, on ne passe pas à côté du talent remarquable d’Andrew Patterson. Et on espère ne pas attendre encore 6 ans pour voir son troisième film.
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Eric Debarnot
