Premier roman de l’écrivain gallois Liam Higginson, Au cœur des ombres mêle avec finesse chronique rurale, récit intime, folklore et roman d’épouvante. Une œuvre singulière et envoûtante, où les légendes anciennes et les ombres du passé viennent peu à peu troubler le quotidien d’un couple de fermiers au crépuscule de leur vie.

Dans le massif montagneux de Snowdonia au pays de Galles, Carwyn et Rhian vivent depuis toujours au rythme immuable de leurs troupeaux et des saisons. Lorsque Carwyn trouve une étrange tête sculptée dans la pierre, il se passionne pour sa découverte, comprenant que ce n’est qu’un fragment de quelque chose de bien plus vaste et ancien, sans doute un tumulus préhistorique. A mesure que son obsession pour l’artefact grandit, d’étranges phénomènes surviennent.
Liam Higginson prend le temps d’ancrer son histoire dans la réalité de ce couple de fermiers sexagénaires aux prises avec une modernité de plus en plus menaçante : le déclin de l’usage du Cymraeg, la langue galloise ; la baisse du nombre d’exploitants agricoles ; le rachat de propriétés par de riches anglais qui y installent des résidences secondaires ; l’arrivée de touristes bobos. En parallèle, les moments forts du passé de ce couple sont dévoilés, depuis leur rencontre dans l’enfance jusqu’à leur amour actuel, toujours très fusionnel. Assez rapidement, on a l’impression de connaître intimement les lieux, les paysages magnifiquement décrits, et les personnages.

« Et si l’apparition de cette tête n’était pas un coup de chance mais plutôt source de malheur ? Plus ça allait, plus cet artefact faisait l’effet d’une présence importune dans la maison. Étendu sur son lit, il la sentait comme on sent la compagnie de visiteurs dans d’autres pièces ; pas comme un fantôme, non, une entité tangible. Elle s’immisçait en toile de fond de ses rêves la nuit et de ses pensées le jour. »
La quatrième de couverture parle d’épouvante. Disons qu’ici l’horreur niche dans l’invisible, plus troublante que terrifiante. L’intrigue se dévoile très lentement, même après la découverte de la statuette qui va faire basculer le récit. Liam Higginson distille de façon très subtile une atmosphère de menace diffuse, juste quelques mots qui dissonent, juste un détail qui ne semble pas à sa place. Surtout, il intercale dans le récit présent des extraits de légendes galloises souvent inquiétantes.
L’obsession de Carwyn pour la tête sculptée ne présageant rien de bon, un sentiment de pressentiment funeste ne fait que grandir au fil des pages, comme si certaines choses ne devaient jamais être déterrées. A l’instar de celle de Jack Torrance (The Shining, Stephen King), son inéluctable descente aux enfers est construite de façon suffisamment précise pour effrayer, mais aussi assez ambiguë pour laisser le lecteur s’en faire une lecture fantastique ou psychologique. Les événements pourront être lus comme des manifestations surnaturelles ou comme les conséquences de tragédies humaines plus ordinaires. Grâce à son talent à suggérer, Liam Higginson a l’intelligence de ne jamais vraiment trancher.
« Ses yeux posés sur le fragment de statuette, il eut l’impression de la reconnaître comme à travers un brouillard, d’être tombé sur une ressemblance avec un parent éloigné perdu de vue depuis des lustres, ou un ancêtre. Une preuve que des hommes comme lui avaient arpenté ces montagnes en des temps très anciens et gravé leur héritage dans la pierre, et que dans une éternité quelqu’un trouverait peut-être des reliques de son existence et se reconnaîtrait en lui. Si elle pouvait parler, elle lui aurait susurré des paroles rassurantes et certifié qu’il était pas le vestige déclinant d’une lignée isolée, mais qu’il appartenait à une continuité bien plus vaste. »
Lorsque le roman se termine, il faut accepter la part d’incertitude que le dénouement ne dissipe pas. Ce qui est sûr, c’est qu’il est surtout question de vieillissement, de temps qui passe et de fragilité des choses humaines. Le récit est sombre, empreint d’une profonde mélancolie pour un monde qui disparaît sous les coups de la modernité. Carwyn veut retrouver quelque chose d’ancien, quelque chose de solide, qui ne mourra pas, alors que la lignée d’éleveurs est vouée à disparaître avec lui. Liam Higginson pose ainsi, avec une acuité pleine de sensibilité, la question des sacrifices que nous serions prêts à faire pour préserver ce qui nous est familier et que nous aimons.

Marie-Laure Kirzy
