Pas forcément les « meilleurs » disques des années 80, mais ceux qui nous ont accompagnés, que nous avons aimés : aujourd’hui, Music for the Masses de Depeche Mode, le disque qui, porté par un morceau légendaire, va achever de transformer la synth-pop des débuts du groupe en un rock électronique capable de rallier de nouveaux convertis.

J’imagine bien leur air interloqué et les sourires en coin, si ce n’est pas l’effarement total. Je parle bien sûr de mes potes de l’époque, ceux avec lesquels j’avais des discussions musicales enflammées, ceux qui SAVENT. Il est vrai qu’imaginer que je choisisse, même près de quarante ans plus tard, un disque de Depeche Mode dans ma sélection des disques les plus marquants des années 80, c’était plutôt improbable. Le genre de choix qui aurait pu faire douter de ma santé mentale et générer des plaintes directes auprès de mon rédacteur en chef ou de mes collègues rédacteurs, comme preuve d’un flagrant délit de mensonge. Et pourtant… rembobinons.
En 1987, je suis en terminale au lycée nouvellement sorti de terre de Verneuil sur Avre, je ne travaille pas des masses, et écoute (déjà) beaucoup de musique. Et là, il y a un vrai conflit entre, en gros, les fans de Cure, Simple Minds, Dead Can Dance, et de l’autre les accros à un classic rock matiné de métal et de rock progressif. Avec, au milieu, le Joshua Tree de U2 qui semble encore bénéficier des grâces de ces deux communautés qui ne se parlent guère par ailleurs, voire se méprisent ouvertement. Et moi là-dedans ? Je suis du genre à me balader toute une journée avec le double Live After Death d’Iron Maiden que l’on vient de me prêter, sous les quolibets de la communauté New Wave.
S’il y a bien un groupe que je déteste alors, c’est Depeche Mode, et je le revendique ouvertement : Just Can’t Get Enough et ses synthés représentent pour moi le summum de la provocation. New Order, ça m’effare totalement, et Scarecrow de John Mellencamp est mon disque de chevet. Pas très ouvert, le mec, et narquois en plus : une sacrée tête à claques qui donne des leçons. Et puis mon petit monde s’écroule, en deux temps, en même temps que le CD arrive, sous la forme de deux disques sortis le même jour. Le premier choc, c’est Strangeways, Here We Come des Smiths, que l’on me prête gentiment, et qui me fait comprendre que les autres, là, n’écoutent pas que des horreurs. Et puis, donc, Depeche Mode. Là, hors de question de demander qu’on me le prête : j’ai encore un peu de fierté, quand même ! Mais il s’écoute partout : sur la pelouse, dans le hall, pendant les pauses clopes. Impossible d’échapper à ce titre, qui va devenir celui qui m’a instantanément fait comprendre qu’il allait bien falloir reconnaître mes erreurs et faire, partiellement, allégeance. C’est bien Never Let Me Down Again qui a fait le job, et il fallait bien ça. Un morceau intemporel, qui me poursuit depuis, moi qui n’hésite pas aujourd’hui à aller voir le groupe jouer à Londres. Oui, j’avoue, Never Let Me Down Again a fait craquer mes certitudes, Depeche Mode est entré dans ma vie, et Violator a ensuite enfoncé le clou. Mais cessons de parler de moi et concentrons-nous sur Music for the Masses : où en est le groupe au moment de la sortie de cet album ?
Depeche Mode naît à Basildon, en Angleterre, en 1980, autour de Dave Gahan, Martin Gore, Andy Fletcher et Vince Clarke. Ce dernier est le principal compositeur du groupe, et les deux tubes tirés du premier album, Speak & Spell (New Life et surtout Just Can’t Get Enough), portent bien entendu sa marque, avec un son électronique très typique du début des années 80, que l’on retrouve par ailleurs chez des groupes comme The Human League ou Soft Cell, dont Tainted Love, sorti en 1981, constitue le titre emblématique de ce style. Avec le départ de Vince Clarke et l’arrivée d’Alan Wilder, le groupe va, en quelques disques, quitter la mouvance electro-pop pour intégrer des sons industriels, mais également une mélancolie et une noirceur nouvelles sous la houlette de Martin Gore, désormais le nouveau boss. Des titres comme Everything Counts, et, bien sûr, les deux monstres People Are People et Master and Servant sont alors des tubes sur toutes les ondes. Et moi, je continue à bougonner et à critiquer, surtout en constatant le succès grandissant auprès de mes congénères. Je rate donc Black Celebration, en 1986, qui a presque totalement gommé le côté electro-pop au profit d’un son plus gothique, et qui révèle encore davantage que les disques précédents le talent d’écriture de Martin Gore. Avec le recul, et en ayant donc bien rattrapé mon retard sur la discographie du groupe, je comprends pourquoi certains le considèrent comme leur meilleur disque. Peut-être pas celui dont ont été extraits le plus de tubes, mais un album avec son lot de titres marquants, comme le très indus Stripped et sa tension latente.
À la veille de Music for the Masses, Depeche Mode est donc déjà un groupe capable de mêler pop électronique, noirceur romantique, expérimentations industrielles et imagerie forte. Pendant que Vince Clarke poursuit sur sa lancée synth pop avec Yazoo et ensuite Erasure, ses anciens comparses se préparent à sortir l’album qui va les faire changer de dimension.
Le groupe investit, entre février et juillet 1986, le Studio Guillaume Tell de Suresnes et les Konk Studios de Londres, bien décidé à ce que Music for the Masses porte bien son nom et lui fasse passer un cap commercial. Véritable artisan du changement, Alan Wilder est le coproducteur de fait de l’album, même si Depeche Mode fait appel à un producteur extérieur, Dave Bascombe, qui avait auparavant travaillé avec Tears for Fears, un groupe pour qui la perfection sonore n’était pas un vain mot, comme l’a montré Songs from the Big Chair. On a compris, l’objectif est clair : donner une nouvelle puissance au groupe tout en maintenant sa spécificité.
Et cette puissance s’entend dès le premier titre, ce Never Let Me Down Again qui m’a tant marqué. À la réécoute, c’est évident : la base électronique reste, mais il y a une touche rock supplémentaire, déjà dans le son de la batterie et de ce qui ressemble à un piano. Les claviers, les séquences et les percussions programmées donnent au titre une pulsation mécanique, et la production ample fait le reste dans une euphorie totale. Le rôle d’Alan Wilder est essentiel dans cette construction sonore : c’est lui qui donne au morceau cette ampleur quasi rock, naturellement ce qui m’a séduit. Sans se renier, Depeche Mode se donne avec ce titre les moyens d’une domination mondiale. Quant aux paroles… il a fallu qu’un de mes potes m’infuse le doute pour que je me pose la question de la nature de la dépendance dont il est question : « I’m taking a ride / With my best friend / I hope he never lets me down again / He knows where he’s taking me / Taking me where I want to be / I’m taking a ride / With my best friend” (je pars faire un tour / Avec mon meilleur ami / J’espère qu’il ne me laissera plus jamais tomber / Il sait où il m’emmène / Il m’emmène là où je veux être / Je pars faire un tour / Avec mon meilleur ami). C’est son pote, non ? Ah oui, j’aurais peut-être dû aller plus loin ! « We’re flying high / We’re watching the world pass us by” (On plane très haut / On regarde le monde passer sous nos yeux). OK, c’est clair, je vois l’idée. Mais le plus important, c’est que ce morceau est tellement fort qu’il reste encore le plus attendu de leurs concerts, près de quarante ans après sa sortie.
Comment poursuivre après cette démonstration de force ? En laissant Martin Gore chanter. Depeche Mode a souvent utilisé sa voix, plus fragile et trouble, en contrepoint de la puissance de celle de Dave Gahan. On pense bien sûr à A Question of Lust sur Black Celebration, ou à Home sur Ultra. The Things You Said remplit ce rôle et arrive très tôt sur le disque. Nous sommes loin des tentations rock. Le signal est clair : le groupe va proposer au public des hymnes imparables, mais il gardera sa fragilité et ses zones d’ombre.
Au rayon des hymnes, Strangelove s’impose. Sorti en avril 1987, soit près de six mois avant l’album, il opère la transition avec Black Celebration. Le morceau démarre par un riff de synthétiseur qui se mémorise immédiatement, là où d’autres auraient utilisé la guitare. Son efficacité est imparable : c’est, en gros, le single parfait. Mais Strangelove installe aussi une sensualité ambiguë, presque vénéneuse, qui l’empêche d’être simplement léger. Et derrière, Sacred confirme que le disque est sur une pente assez irrésistible. Le morceau a cette solennité étrange, presque religieuse, mais passée à la moulinette électronique de Depeche Mode. Ça pourrait être pompeux ; c’est au contraire totalement habité et surtout charnel. À sa manière, Sacred préfigure déjà Personal Jesus. On y retrouve cette obsession très Martin Gore pour les mots de la foi, de la mission et de la dévotion.
Fait assez étonnant et gonflé, le minimaliste Little 15, très loin de l’immédiateté des autres singles de l’album, sera extrait dans ce format en 1988, mais dans une configuration plus discrète que les précédents et sans devenir un tube. Pour éviter qu’on ne lui tombe dessus à cause du thème de la chanson, et que ses intentions soient mal interprétées, Martin Gore va aller à contre-courant de l’ambiguïté qu’il aime garder dans ses textes, et clarifier qu’elle fait référence à un dialogue entre une mère et sa fille, qu’elle n’a pas envie de voir partir.
Behind the Wheel est en tout cas un single nettement plus évident, porté par un groove électronique très dansant qui fera son succès. Dave Gahan chante avec assurance, sans chercher l’effet spectaculaire. Music for the Masses est également le disque qui va le révéler en grand chanteur pour beaucoup de gens.
Il faut bien reconnaître que le dernier tiers de l’album ne tient pas tout à fait le même niveau que son ouverture. Après une première partie presque insolente de puissance, on tombe sur I Want You Now. Comme mon retournement de veste ne pouvait pas être total, je me rappelle avoir utilisé ce titre comme défouloir avec mes potes : franchement, les gars, celle-là, vous la trouvez bien ? C’est quoi ces grognements au début ? Je l’ai peu réécoutée depuis, et j’espérais pouvoir la réévaluer à l’occasion de cette chronique. Mais bon, décidément, ça ne le fait pas. Bien sûr, rien de ce que chante Dave Gahan ne peut être nul, mais cette plage est malgré tout d’un ennui total. Elle va coûter une demi-étoile pour le coup.
To Have and to Hold relève sans peine le niveau, même s’il tient presque de la transition. Le chant de Dave Gahan s’y fait spectral, le climat sombre rappelle Black Celebration, et la chanson ouvre une brèche inquiétante avant que Nothing ne remette un peu de nerf dans cette séquence finale. Nothing démarre par des pulsations industrielles avant d’être porté par un refrain désabusé et une jolie ligne mélodique très Martin Gore. C’est une pièce pop à laquelle il manque un petit quelque chose pour devenir un single, donnant l’impression de ne pas avoir été travaillée dans ce but malgré un potentiel réel. Il n’en reste pas moins que l’écoute demeure très agréable.
Pimpf est pour finir une curiosité totale, qui devait dans un premier temps être la face B d’un des singles avant d’être intégrée in fine à l’album par manque d’autre matériel plus abouti. L’influence de Philip Glass est tellement manifeste qu’Alan Wilder a dû reconnaître l’écouter beaucoup à l’époque. Ouverture chorale grandiloquente avec des samples qui évoquent un chœur : Matt Bellamy a dû être très intéressé, ça a un côté Muse avant l’heure ! Si le titre est totalement à part dans la discographie de Depeche Mode, cette tentative est passionnante, notamment par la manière dont les couches se superposent progressivement au thème minimaliste initial pour créer, dans les dernières minutes, une procession électronique monumentale. S’il y a un morceau à réévaluer dans cette chronique c’est celui-ci.
Ce disque a très bien vieilli et anticipe les deux chefs-d’œuvre absolus que seront Violator et Songs of Faith and Devotion. Et là, je n’aurai besoin de l’aide de personne pour les reconnaître comme tels !
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Laurent Fegly
