On n’attendait pas forcément grand chose de Lucky, thriller « de casse », ou plutôt « d’après-casse » qui semble a priori ne faire que recycler des clichés, et on se retrouve devant une belle réussite, assez originale.

Le pilote de Lucky est impressionnant : il raconte de manière très graphique et efficace la fuite éperdue d’une jeune femme, Lucky (Anya Taylor-Joy, à la présence physique forte), trahie par son mari après un « casse » colossal et réussi, qui se retrouve poursuivie à la fois par le FBI, incarné par une inspectrice particulièrement têtue, et par une armée de malfrats bien décidés à récupérer l’argent volé. 50 minutes spectaculaires et à fort impact, mais qui donnent finalement une fausse idée de ce que va être la série.

Car ce pilote ressemble diablement à un thriller « pulp » des années 1990, injecté dans le modèle actuel de la mini-série de prestige, qui est la marque de la plateforme Apple TV+. Alors que ce à quoi nous allons assister dans les épisodes suivants est plutôt un mélange de polar rythmé, pas très vraisemblable sur beaucoup de points, et de récit familial, tournant autour – et creusant même plutôt bien – la question de ce dont on hérite de ses parents, et ce dont on doit se débarrasser pour devenir la personne que l’on veut être.
Alors, oui, comme certains critiques l’ont pointé, le rythme de la série ne reste pas frénétique de bout en bout, les retournements de situation sont un peu artificiels, les scènes d’action impressionnent mais semblent souvent peu crédibles, et le téléspectateur à la recherche d’un thriller de divertissement peut avoir le sentiment d’être frustré. Mais, d’un autre côté, Lucky construit un joli portrait d’une jeune femme constamment en mouvement, changeant en permanence d’identité, d’apparence, de lieu, et adaptant sa stratégie de manière brillante aux changements autour d’elle.
Or, ce que l’on découvre, au fil des épisodes, c’est qu’apparaissent des interrogations plus que pertinentes sur les mécanismes de transmission du mal via les liens familiaux et l’éducation : il y a d’un côté un papa « Arsène Lupin », lui-même infantile, qui pense que ce qu’il doit apporter à sa fille est la capacité de réaliser de meilleures arnaques que lui (un beau rôle, soit dit en passant, de Timothy Oliphant), et de l’autre, une mère qui tente de compenser l’absence du père de son fils en jouant elle-même le rôle du porteur de « la Loi » – ici, la loi des truands -, et en éliminant tout sentiment dans leur relation (Annette Bening, vraiment formidable, tient sans doute là son meilleur rôle).
Et puis, il y a le sujet « contemporain » (certains diront « woke », mais ceux-là ne nous intéressent pas…) qui est celui, inhérent à l’intrigue de Lucky, de l’émancipation féminine dans un milieu – que ce soit celui des truands que des agents du FBI – terriblement machiste. Lucky passe toute la série à essayer de devenir quelqu’un d’autre, mais elle ne peut y parvenir qu’en utilisant les armes que son père lui a données. De l’autre côté de la barrière, l’Agent Rand (Aunjanue Ellis-Taylor) ne peut faire son métier d’enquêtrice comme elle l’entend qu’en entrant en conflit permanent avec sa hiérarchie, mais aussi ses collègues et subordonnés, tous masculins.
On appréciera donc, en particulier après avoir regardé un dernier épisode particulièrement convaincant, que Lucky ait pris son temps de développer des personnages et des situations allant au-delà du minimum nécessaire au développement d’un film d’action survolté. Et qu’une telle série ait pris en compte que des sujets tels que le traumatisme et l’héritage familial ne se règlent pas d’un coup de « plot twist ».
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Eric Debarnot
