La Désabondance d’Antoine Chainas : Et s’il fallait sauver l’ignorance ?

Avec La Désabondance, son nouveau roman, l’insaisissable Antoine Chainas délaisse le roman noir pour un récit hybride et ambitieux, qui emprunte beaucoup à la science-fiction pour questionner notre époque et surtout notre avenir. Passionnant.

Antoine Chainas

Mais qui est donc Antoine Chainas ? Cette question, qui peut, a priori, sembler ridicule, mérite pourtant d’être posée. Tout d’abord parce que l’on ne sait rien ou presque de Chainas. Les notices biographiques disponibles en ligne sont bien maigres. On sait simplement qu’il est né en 1971 et qu’il écrit et publie des romans depuis vingt ans maintenant (et qu’il est aussi traducteur). Cette absence d’informations a le mérite de nous recentrer sur l’essentiel, les livres. Mais, là encore, l’auteur paraît insaisissable. Antoine Chainas s’est d’abord fait connaître avec des polars brutaux, violents, un peu dans la veine des premiers Dantec. Versus, Anaisthêsia ou Une histoire d’amour radioactive l’ont imposé comme l’un des grands espoirs du polar français, aux côtés de DOA ou Caryl Férey, eux aussi publiés à la Série Noire au même moment (sous la houlette de l’éditeur Aurélien Masson). En 2014, un Grand prix de littérature policière attribué à Pur est venu couronner des débuts littéraires absolument tonitruants et remarquables. Mais depuis quelques années, Chainas espace davantage les livres, ce qui permet à son œuvre de prendre une ampleur incroyable. Le génial et complexe Empire des chimères (2018) a été suivi du superbe Bois-aux-renards, un roman porté par une écriture magnifique. Et voilà qu’en cette rentrée littéraire 2026, il nous revient chez Plon, où il retrouve Aurélien Masson, avec un texte de science-fiction d’une folle ambition qui, par moments, peut rappeler le travail du britannique David Mitchell (l’auteur de Cartographie des nuages, L’Âmes des horloges).

La-Desabondance

La Désabondance est un roman composé de cinq parties qui se complètent et se font écho. Le livre s’ouvre avec le récit de Laura, l’une des cinq sœurs Kowalsky, des quintuplés élevées par leur père en pleine nature, loin de la civilisation. Mais, alors que Laura se souvient de son enfance, on comprend qu’elle se trouve avec ses sœurs à bord d’un vaisseau piloté par la Génitrice, une intelligence artificielle conçue pour explorer l’univers. A cette première partie étonnante s’ajoute ensuite un récit écrit à la seconde personne du singulier, consacré à Annie, la fille d’un écrivain de science-fiction, une scientifique à l’origine de la Génitrice. Ensuite, Chainas nous propose un roman dans le roman en insérant un manuscrit du père d’Annie, un pur texte de S-F qui n’est pas sans évoquer Dune. L’acte suivant se focalise sur Océane, une jeune femme étroitement liée à la désabondance, une philosophie théorisée par le père des sœurs Kowalsky, et qui prend de l’ampleur à mesure que les ressources naturelles s’épuisent. Enfin, une dernière partie intitulée « Plus petite » nous confronte aux conséquences de la désabondance et envisage ainsi l’avenir de l’humanité.

On le voit, le roman d’Antoine Chainas, qui paraît pourtant dans une collection de littérature générale, emprunte beaucoup à la science-fiction (le cadre de plusieurs de ses parties, certains de ses thèmes) sans jamais s’y conformer totalement (y compris dans la troisième partie, pourtant la plus proche des caractéristiques du genre). Encore une fois, à l’instar de David Mitchell, Chainas privilégie une littérature hybride qui cherche avant tout à soulever des questions et à aborder des thèmes essentiels : notre rapport au savoir, à la nature, à l’avenir. En jouant avec les genres, il développe donc ce principe de la désabondance. Et si, pour survivre, l’humanité devait accepter de revenir à ses origines ? Dans la mesure où notre avenir sur terre est menacé et que nous courons à notre perte, ne devons-nous pas, pour survivre, tout abandonner, nos biens mais aussi nos connaissances ? Bien plus complexe que la décroissance, la désabondance imaginée par Chainas questionne donc aussi notre rapport au savoir, et même au langage. La dernière partie du roman, en apparence très simple, se révèle vite vertigineuse. Passionnant, d’une grande limpidité et pourtant très complexe, le nouveau roman d’Antoine Chainas n’oublie pas pour autant ses personnages ni des thèmes plus intimes, en particulier celui de la filiation et de la mémoire.

La Désabondance s’impose donc comme l’une des réussites de cette rentrée littéraire mais aussi comme un jalon supplémentaire dans une œuvre décidément hors-normes et unique dans notre paysage littéraire.

Grégory Seyer

La Désabondance
Un roman d’Antoine Chainas
Editeur : Plon
320 pages – 21 €
Date de parution : Le 20 août 2026

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