Après leurs expérimentations électroniques, Lambchop revient à un son Folk avec cette espèce d’excentricité qui fait le sel des compositions de Kurt Wagner depuis plus de trente ans. Accompagné sur Punching The Clown par Justin Vernon de Bon Iver, l’homme à la casquette signe un disque sublime et intemporel.

Je ne comprendrai jamais les critiques, ces étranges individus qui n’acceptent ni la remise en question ni la métamorphose ni non plus le sens de l’acquis. En musique, il y a ceux qui ne cessent de répéter les mêmes formules comme pour en atteindre les limites ou alors ce qui ressemble le plus à de la perfection. Ce seraient des artisans qui, sans cesse, se remettraient au travail pour mieux suspendre dans le temps la forme la plus limpide. Comme des peintres qui ne cessent de poser encore et encore la même esquisse, le même trait d’un mouvement subtil, le moindre frisson dans l’air. Et puis, il y a ceux qui, pour se renouveler, se renient parfois, construisent une œuvre autour d’entités spécifiques et antagonistes, comme en réaction les unes face aux autres. Rejeter pour mieux se réinventer, parjurer pour mieux se comprendre.
Et puis il y a Kurt Wagner, et puis il y a Lambchop. Ce que l’on entend dans toutes les incarnations du collectif de Nashville, c’est cette manière d’être au monde, d’appréhender la vie et les autres. Aussi étrange que cela puisse paraître quand j’évoque la musique de Lambchop, que je suis depuis ses débuts avec I Hope You’re Sitting Down/Jack’s Tulips (1994), c’est un certain esprit libertaire chez leur leader et tête pensante, Kurt Wagner et un je ne sais quoi d’excentricité qui fait que Lambchop n’est jamais totalement à sa place que ce soient dans les classifications musicales, la Country ou sa variante Alternate Country, des effluves Post-Rock ou Soul. Sans aucun doute la faute à l’éducation classique de Kurt Wagner, violoncelliste de formation en conservatoire, mais aussi peintre. Dans la musique de Lambchop, on n’a pas attendu la révolution que fut Flotus pour percevoir chez Wagner une envie à prendre la tangente avec les genres. Ecoutez sur I Hope You’re Sitting Down/Jack’s Tulips l’ombrageux Breathe Deep qui pourrait presqu’évoquer Slint. On est bien loin de l’image un peu figée dans laquelle certains critiques souhaiteraient enfermer Lambchop.
Pour Punching The Clown, le déclic se fit pour Kurt Wagner alors qu’il faisait le plein à une station essence, à la radio passa une chanson portée par une ligne mélodique toute minimale autour d’un banjo et un petit chœur qui l’accompagnait. Malheureusement pour Wagner, l’animateur radio ne cita pas le nom de l’artiste. Et le leader de Lambchop de se mettre à fouiller dans de vieilles archives autour de la Country, plus précisément du côté de la Gospel Country. Il y découvrit un sous-genre qui remonte au 19ème siècle en Ecosse. Ce genre, par l’effet de la migration, se diffusa dans les Appalaches, un type de chant gospel appelé « lined out singing« , un chant a cappella spontané, de type « appel et réponse », mené par un chef de chœur accompagné d’un chœur de chanteurs, révélant la beauté brute et la puissance de la voix humaine dans toute sa diversité unique. On en retrouve sans doute une représentation récente dans le très beau film d’Oliver Hermanus, Le Son Des Souvenirs, avec Paul Mescal et Josh O’Connor. Le collaborateur de longue date Ryan Olson rappela à Kurt Wagner que Justin Vernon de Bon Iver jouait du banjo, de là vint l’idée d’une collaboration pour ce qui devait devenir Punching The Clown.
Afterburner
Mixed feelings about the parade
They’re riding the G
Fashionably dead
We’re so broke
We can’t even pay attention
My God, my GodExtrait d’Afterburner
C’est peu de dire que l’on sent, que l’on entend la présence de Vernon sur ce disque. Comme toujours avec Kurt Wagner, la notion de collaboration relève de l’expérience humaine, chacun apportant sa sensibilité, chacun façonnant ce qui sera l’édifice final, un élément cohérent de un et d’autres, un pour un et tous pour un comme dirait l’autre. Mais ce qui fait les collaborations réussies, c’est les rencontres évidentes. Que ce soit chez Wagner ou chez Vernon, il y a une force ascensionnelle dans la musique des deux compositeurs, quelque chose qui n’a rien à voir avec le mysticisme mais assurément avec le spirituel, avec ce que l’on pourrait appeler un dialogue avec l’âme.
La musique devient ici intemporelle car elle s’empare bien d’une tradition ancienne, celle de cette méthode de chant incarnée par des gens qui ne savaient bien souvent pas lire. Quand on ne sait pas lire, ce qui importe finalement le plus c’est le sens profond du message transmis. C’est la communauté humaine qui se constitue autour d’un acte social, d’un moment de partage. La musique devient ici intemporelle car elle emprunte sans doute sans le vouloir ni le savoir au minimalisme de l’école estonienne. On y entend parfois comme des échos de Sufjan Stevens mais ce que l’on reçoit sans aucun doute, c’est l’un des meilleurs disques de Lambchop, juste derrière les indétrônables Nixon (2000) et Is A Woman (2002).
Before I get to heaven
Ooh-ooh-ooh-oh-ooh
Before I get to heaven
Ooh-ooh-ooh-oohAnd if we think about it
There’s no time to lose
And if all our best intentions
Wind up, wind up
To-doExtrait de To Do
Kurt Wagner décrit le monde dans lequel il vit, parfois de manière cryptée comme à son habitude, parfois de manière plus ouverte. Il y a quelque chose d’éminemment politique dans ses propos. Pour preuve, White People où Wagner règle un peu ses comptes avec l’occupant de la Maison Blanche. Le patron de Lambchop chante assurément un propos social, quelque chose que l’on pourrait qualifier de « de gauche », même si cela n’a aucun sens aux USA. Ce qui l’intéresse, c’est les petites gens, les ouvriers, les fermiers qu’ils invitent dans ses chansons, l’américain moyen qu’il est lui-même. Mais ce qui intéresse surtout Kurt Wagner, c’est de décrire un monde et ses gens, jusqu’à dresser un arbre généalogique dans The New World Wave, nous laissant toute latitude et liberté pour investir l’espace et la vie de cette famille.
Vous pourriez penser après une première écoute distraite que Punching The Clown laisse de côté les expérimentations entendues dans Flotus (2016), This (is What I Wanted to Tell You) (2019), Showtunes (2021) et The Bible (2022) mais on retrouve encore ici un jeu avec les dissonances, avec la saturation, avec les arrière-plans étranges. Cependant, Kurt Wagner les laisse plus en retrait, plus dans le background. Bouleversant de bout en bout, Punching The Clown est une nouvelle incarnation inédite d’un artiste en perpétuelle mutation, un artiste qui a choisi de constituer une œuvre éloignée de toute prévisibilité, de toute habitude, de toute formule.
Le disque de quelqu’un de libre, totalement libre.
Greg Bod
