« Spectres de Thomas Gunzig : ce qui demeure après nous

« Spectres, de Thomas Gunzig :

L’écrivain belge Thomas Gunzig s’empare des codes de la science-fiction pour mieux les transcender. Présenté par son éditeur comme un « Interstellar littéraire », son roman est avant tout une bouleversante méditation sur le deuil, la mémoire et ce qui demeure de notre humanité lorsque la science ouvre des portes qu’elle ne maîtrise plus.

Thomas Gunzig
© Jean-Philippe Baltel

«  Au-dessus de Léa, l’obscurité faisait comme une plaque d’un noir mat et uniforme. Sans aucune irrégularité, sans le moindre accroc, il était impossible de se faire une idée de sa profondeur. Il aurait pu s’agir d’un drap tendu à quelques centimètres au-dessus d’eux comme d’un gouffre creusé dans l’infini. Devant elle, c’était un horizon désertique, également noir mais qui se découpait sur le ciel parce que sa surface vallonnée baignait dans la lumière uniforme du lieu, un crépuscule homogène de la teinte de l’argent oxydé qui recouvrait l’ensemble du paysage, sans contraste et aussi loin que portait le regard. »

Lorsque Léa, brillante physicienne, découvre l’accès à une dimension parallèle, le Plan dimensionnel secondaire, il faut peu de temps au capitalisme pour s’en emparer. Une colonie humaine de 2500 personnes y est implantée sous un dôme de 500 mètres de diamètre et de 100 mètres de haut. Une station d’extraction est construite, des excavateurs géants forent sans relâche pour récupérer dans les profondeurs du sous-sol le carbotitanium, un matériau éponge moléculaire qui pourrait sauver la Terre mourrante, stabiliser le climat terrestre et restaurer les écosystèmes dévastés.

spectres

Tous les codes de la SF d’exploration sont convoqués et parfaitement reliés pour que la science ne soit jamais ravalée au rang de simple décor. Même pour un non-initié, la cohérence scientifique semble évidente, Thomas Gunzig manipulant avec rigueur et aisance les théories, principes et hypothèses complexes qui ont abouti à la découverte révolutionnaire de Léa, tout comme ceux qui régissent le Plan dimensionnel secondaire.

Et pourtant, jamais l’aspect techno-scientifique ne prend le pas sur l’humain grâce à des personnages de chair d’une humanité vibrante. Le roman s’ouvre sur une disparition incompréhensible dans la station d’extraction du Plan dimensionnel secondaire : celle de la fille de Léa et Tom (agent de maintenance des drones nettoyeurs) dans un endroit où tout à une place, une fonction, et est monitoré par une IA intermodale omnisciente. Par des analepses subtilement maîtrisées, Thomas Gunzig raconte le passé, jusqu’à l’enfance, de Léa et Tom, puis la naissance de leur couple et celle de Lou sur la colonie. L’empathie de l’auteur se diffuse immédiatement dans les pages.

L’intrigue se construit dans des directions inattendues recelant énormément de surprises et de révélations. A mesure qu’elle avance, l’impression d’être face à quelque chose dépassant l’humain submerge, tout en restant au plus près de l’intime. L’éditeur évoque un Interstellar littéraire. Et c’est exactement cela. On peut également penser à Solaris de Stanislas Lem. Il est rare de lire un roman type hard SF imprégné d’une puissance émotionnelle aussi intense, et d’une dimension existentielle aussi bouleversante pour parler d’éthique face à la prédation capitalistique, et surtout pour parler de perte, de mémoire, d’amour.

« Un souvenir ce n’est pas rien, c’est quelque chose de vivant. C’est quelque chose qui agit. Quelque chose qui résiste à sa propre disparition. Quelque chose qui évolue. C’est ça que personne n’a l’air de comprendre. »

Y a-t-il une vie après la mort ? Thomas Gunzig ne répond jamais à cette question philosophique et invite à réfléchir sur ce qui fait notre condition humaine dans un monde chaotique. Il déplace la question vers une autre, sur ce qui reste de nos morts, sur ce qui continuer à exister d’une personne après sa disparition. Le vertige émotionnel qui saisit vient du refus de tout matérialisme simpliste, de toute consolation religieuse, pour laisser chacun se recueillir sur l’empreinte indélébile qu’ont laissé en nous et dans l’univers les êtres aimés.

« J’ai l’impression qu’on n’avait pas le droit de faire ça. Qu’on a forcé une porte qu’on ne devait pas ouvrir. »

Ce roman original, poétique et intelligent montre comment la science ouvre une brèche vers l’inconnu et comment l’humain doit décider s’il contemple, sauve ou exploite ce qu’il découvre. En mêlant vertige scientifique et émotion intime, Thomas Gunzig signe un grand roman de science-fiction sur ce qui nous définit, ce qui nous relie et ce qui demeure lorsque tout semble voué à disparaître. Une réussite exceptionnelle.

Marie-Laure Kirzy

Spectres
Roman de Thomas Gunzig
Editeur : Au Diable Vauvert
396 pages – 23€
Date de parution : 20 août 2026

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