Erykah Badu & The Alchemist – Before the World Blows : Bas débit de haute voltige

The Alchemist fait sortir la diva Erykah Badu de sa semi-retraite le temps d’un album en commun où les deux monstres du hip-hop et de la soul décident d’unir leurs forces pour un disque inspiré, mystique et psyché.

Mine de rien, à l’échelle du mouvement soul/hip-hop, voici un petit événement qui à de quoi attiser autant l’attente que la curiosité : la sortie d’un projet d’Erykah Badu. La prêtresse, diva au sommet durant la seconde partie des 90’s et des 2000’s avec de délicieux albums tels que le cultissime Baduizm (1997) a toujours su cultiver le mysticisme à son sujet et s’était faite de plus en plus rare au fil du temps. Preuve en est, exceptée une mixtape en 2015, son dernier véritable disque en date fut publié en 2010 soit une éternité. Alors quand la rumeur d’un retour aux affaires enfle, qui plus est en compagnie du toujours inspiré producteur The Alchemist, difficile de ne sentir poindre une petite dose d’excitation. Mais aussi d’appréhension.

Car sur le papier si la combinaison est logiquement, implacablement alléchante, elle soulève aussi quelques interrogations. Est-ce pour un vrai opus, pensé en tant que tel ? Pour une sorte de petit kif’ pour les fans, une croquette de dix morceaux expédiés sur une demie-heure comme Alc en sort par dizaine chaque année en compagnie de rappeurs de diverses qualités ?  Dans le second cas, est-ce que la sortie de semi-retraite de Miss Badu est vraiment nécessaire si c’est pour écorner une discographie jusqu’ici irréprochable ? Et puis quand le dit-disque, annoncé sous le titre Abi & Alan se voit repousser à la veille de sa sortie un peu plus tôt dans l’année, on se met à craindre la mauvaise idée.

Mais une fois dévoilé en version officielle, on peut le dire immédiatement sans faux suspens : désolé d’avoir douté de vous les amis. 1h03, seize titres, des invités prestigieux (Thundercat, Kamasi Washington, Steve Lacy, Earl Sweatshirt, DRAM, Westside Gunn), la paire ne s’est clairement pas moqué de nous. Ça c’est pour la forme, le paquetage mais le contenu est aussi à la hauteur de l’emballage. Alors il faut accepter qu’ici Erykah ne soit pas dans l’ambiance feutrée soulful bardée d’instruments et de rondeurs. Pas d’envolées vocales, pas de sublimes arrangements, Before the World Blows est conçu comme une rencontre des deux univers, les délires hallucinés et méta de Badu d’un côté face aux productions rap psyché à bas rythme d’Alchemist. Et le mariage se consomme naturellement pour peu qu’on soit client de ce style.

Ce n’est pas la première fois que la chanteuse texane se frotte au hip-hop, elle en connaît les moindres recoins, a bossé avec des sommités du style (Madlib, J Dilla, The Roots) quand elle ne leur fait pas des bébés (Andre 3000 puis Jay Electronica, et une belle romance avec Common). Un élément naturel pour elle, dans lequel elle a toujours su se montrer à l’aise tout en gardant son élégance artistique et son goût pour l’esthétisme. Pas de surprise alors que ça matche ici avec un Alchemist assez malin pour mettre en boite des productions sur mesure et qui a laissé la possibilité à sa partenaire de retoucher ses idées pour y incorporer son univers.

L’album débute sur quatre titres longs, lancinants, pour tout de suite plonger dans ce mood planant. D’emblée Echos s’étend sur 7 minutes d’anesthésie qui finissent par nous accrocher et nous prendre par le bras pour la suite. Une entrée en matière axée sur l’aspect rap alternatif avant d’ouvrir les rideaux et laisser passer lumière et chaleur avec de jolis moments voluptueux et/ou groovy (Love Me Not, Breezy, To The Moon) voire jazzy (Black Box) qui viennent entrecouper les titres les plus fumeux comme le noir No I.D. ou l’aérien They Ain’t You avec la basse des ténèbres de Thundercat en renfort.

Bien évidemment tout est d’une homogénéité sans failles, s’enchaine le plus spontanément du monde. Du bel ouvrage de professionnels qui maitrisent leur karaté sur le bout des doigts. Certains diront que la partition est jouée en zone de confort, dans un style parfois monocorde, prévisible, renforcé par cet aspect lenteur assez caractéristique. Difficile de leur donner tort il est vrai. Mais sachons profiter de la sortie de tanière de la Reine, à un niveau de performance tout à fait décent, parfois même délectable. Une excellente surprise tant tout ceci pouvait virer au piège. Et puis il n’est pas du tout dit qu’on la reverra de sitôt ensuite..

Alexandre De Freitas

Erykah Badu & The Alchemist – Before the World Blow
Label : Control Freaq/Young
Date de sortie : 28 août 2026

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