« Entre amis », de Hal Ebbott : dînons d’abord

Dans Entre amis, premier roman de Hal Ebbott, l’argent et les bonnes manières suffisent à étouffer une agression. Une adolescente de seize ans est crue par tout le monde sans qu’il ne se passe rien.

Hal Ebbott
© Beowulf_Sheehan

Amos et Emerson deviennent inséparables à l’université. Trente ans plus tard, Amos est psychothérapeute, Emerson avocat. Le premier, issu d’une famille pauvre et disloquée, a épousé Claire, médecin et amie d’enfance du second. Emerson vit avec Retsy et leur fille Sophie. Pour ses cinquante-deux ans, il reçoit Amos, Claire et leur fille Anna, seize ans, dans sa propriété au nord de l’État de New York. Pendant un match de tennis, Amos prend l’ascendant et Emerson se tord la cheville. Peu après, celui-ci surprend Anna dans une chambre, la saisit, relève son tee-shirt et glisse la main dans son short. Il s’arrête lorsqu’elle le lui ordonne. Huit mois plus tard, elle parle à son père.

entre-amisL’épigraphe vient de La Règle du jeu de Jean Renoir et assure que chacun a ses raisons. Le dossier critique semble entendu. Amitié masculine, privilège, loyauté, question de croire la victime. Rien de faux. Ces pistes manquent le mécanisme le plus cruel. Je crois que le roman devient plus inquiétant si l’on cesse de demander qui croit Anna. Presque tout le monde la croit, quelques secondes au moins, puis fabrique la version supportable d’un fait qu’il connaît.

Hal Ebbott en donne le mode d’emploi avant même l’agression. Emerson vient de renverser une femme qui voulait mourir sous les roues de son amant. Elle survit et devrait s’en sortir indemne. Elle a pris la voiture d’Emerson pour celle de cet homme, du même modèle et de la même couleur. Une lettre trouvée dans sa poche explique son geste. « Avec une lettre, parfois, on sait », dit Emerson. Autour de la table, le désespoir de cette inconnue devient une histoire à rebondissements dont Emerson ressort en héros. On s’émerveille de la coïncidence, on félicite son coup de frein, mais on oublie la femme. Le roman répète ici sa scène centrale avant de la jouer. Une catastrophe subie par autrui est racontée jusqu’à protéger ceux qui l’écoutent.

Le dispositif tient aussi aux métiers. Emerson plaide, Amos écoute, Claire diagnostique. Le roman devient un tribunal sans juge. Lorsque Claire va interroger Emerson, elle commence par lui apprendre qu’Anna a été surprise en train de voler. Il comprend aussitôt qu’il n’a plus qu’à attendre. Il nie, puis exhume un secret vieux de vingt-cinq ans. Amos volait lui aussi dans sa jeunesse. L’accusation contre Emerson se déplace vers le père et la fille, l’un honteux, l’autre peu fiable. Claire appelle vérification un acquittement déjà préparé. Son « regard de médecin » ne découvre que le résultat qu’il espérait.

La classe sociale intervient ici moins comme décor que comme régime de la preuve. La richesse d’Emerson et de Claire ne témoigne de rien puisqu’elle se confond avec la normalité. Le dentifrice volé autrefois par Amos, en revanche, révèle soudain ce qu’il serait vraiment. Le larcin d’Anna devient un trait de caractère. Emerson transforme la biographie des autres en pièce à décharge. Lorsque Claire lui rapporte ce vieux secret, Amos comprend qu’Emerson est coupable. Lui seul pouvait l’avoir livré pour se défendre. La démonstration est impeccable. Elle ne suffit pas contre l’argent, le mariage et la peur d’Amos de perdre sa place.

Retsy offre la démonstration la plus nette. Quand son mari lui raconte l’accusation, sa certitude est immédiate, physique. Emerson l’a fait. Quelques lignes plus loin, il redevient son mari, le père de Sophie, l’homme qui habite la maison avec elle. Quatre jours suffisent pour que ce savoir s’enfonce hors de portée. Retsy ne manque ni d’intelligence ni d’intuition. Elle accomplit lucidement l’effacement dont sa vie a besoin. Le livre n’oppose donc pas les clairvoyants aux aveugles. Il mesure le temps que chacun met à revenir sur ce qu’il a vu.

Amos reçoit ensuite Emerson dans son cabinet. Il refuse son accolade, entend l’agression réduite à une bousculade et choisit Anna. Emerson part en proposant un futur dîner auquel Amos ne répond pas. La rupture a lieu sans être déclarée irrévocable.

La partie consacrée à Anna, huit mois après le week-end, est de loin la plus forte. Elle court jusqu’à la fracture de fatigue et vole des objets dont elle ne veut pas, deux manières de reprendre possession d’un corps devenu étranger. Surtout, elle cherche une phrase. Des mains ne sont pas des armes, les gens se touchent sans cesse, et les mots disponibles lui semblent ou trop faibles ou trop grands. Elle regrette presque que l’agression n’ait pas été pire afin de pouvoir dire simplement « Il m’a violée », formule dont chacun connaîtrait le sens. Puis elle comprend que personne ne souhaite réellement savoir. Parler gâcherait le dîner de Noël, le bonheur de son père, l’ordre des jours.

Laure Manceau rend très bien le moment où cette recherche détruit le langage. « Ce qu’il a fait » tourne en boucle, devient « Cequilafé », puis se défait en sons. Ici, la virtuosité n’orne plus le traumatisme, elle en reproduit le travail. Il est plus discutable que le roman quitte Anna sitôt l’aveu formulé. Dès que les adultes s’emparent de son histoire, elle disparaît presque de la narration. Ce retrait reproduit sa dépossession. Il arrange aussi le romancier, désormais libre d’examiner les scrupules des adultes sans rester auprès de celle qui paie le prix.

Emerson finit-il pour autant en méchant univoque ? Je ne suis pas convaincu. L’agression est d’abord racontée depuis sa conscience. Il ne nie pas le refus d’Anna. Il fait mieux pour lui-même, il convertit le fait de s’être arrêté en preuve de maîtrise. Plus tard, chaque mensonge contient assez de vérité pour rester habitable. Emerson n’est pas un monstre caché sous les manières d’un homme du monde. C’est un homme capable de commenter chacun de ses gestes jusqu’à le rendre excusable. Le procédé est plus banal et plus inquiétant.

Dans le texte français, le mot « comme » revient plus de cinq cents fois. Le décompte inclut des locutions, sans invalider l’impression de surcharge. Ce n’est plus un simple tic, mais un défaut de style. Dommage. Ainsi, la sueur est de la mousse, le ciel un drap, une portière une mâchoire, la pluie un souvenir. Certes, beaucoup d’images sont précises. Certaines splendides. À force, le vin renversé, la cheville foulée, le temps qu’il fait et l’agression subissent la même pression rhétorique. Quand tout mérite une comparaison, le style ne décide plus ce qui compte. La section d’Anna échappe en partie au défaut parce que la répétition y devient compulsion. Ailleurs, le livre gagnerait à laisser une table n’être qu’une table.

La fin soumet le lecteur au même procédé. Amos imagine un déjeuner où Anna confronte Emerson, voit enfin sa peur et rit. La famille dîne ensuite chez elle, réparée sans être apaisée. Puis le narrateur admet que ce n’était qu’« une façon dont les choses auraient pu se passer ». La réalité est un avion qui emporte Amos, Claire et Anna vers la France. La jeune fille se remet de sa fracture. Retsy a conseillé la destination et propose qu’Emerson les renseigne par téléphone. Claire accepte. La rupture du cabinet n’a donc pas fermé le circuit. Les faits ne sont pas ambigus. Le déjeuner était un refuge inventé par Amos, l’avion est réel. Le romancier tire tout le soulagement de la confrontation sans devoir en assumer les conséquences.

Le dernier geste échappe à ce calcul. Dans l’avion qui emmène la famille en France, Anna cherche un stylo. Amos en trouve un mais, retenu par sa ceinture pendant le décollage, ne parvient pas à le lui tendre de l’autre côté de l’allée. Le père qui vient d’imaginer une réparation ne peut même pas lui faire passer de quoi écrire. Pour une fois, aucune comparaison n’est nécessaire. Entre amis est moins le roman d’une amitié brisée que celui d’un alibi rédigé à plusieurs mains. Anna n’est pas simplement crue ou non crue. Elle est crue, puis corrigée.

Charles Garatynski

Entre amis
Roman de de Hal Ebbott
Traduit par Laure Manceau
Editions Actes Sud
320 pages – 23€
Date de parution : 26 août 2026

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