Dans le Nantes punk des années 80, trois lycéens rêvent de liberté, de musique et d’un autre destin. Avec Stay Free, Patrice Jean revisite l’apprentissage de la révolte et signe un roman sensible sur l’échec et les passions.

Le nouveau roman de Patrice Jean ne chasse plus du progressiste à vue mais raconte les parcours accidentés de Samia, Paul et Martial, trois jeunes qui grandissent dans la cité de la Bottière, à Nantes, au début des années 1980. Les deux garçons découvrent les groupes de punk rock, sans en adopter les peintures de guerre, tandis que Samia se passionne pour le cinéma.
Pour Martial, la musique incarne la seule manière, en tout cas la plus pure, de se révolter contre la société. Il crée avec Paul un groupe appelé joyeusement Divin Suicide, inspiré notamment par The Clash et Sex Pistols qui prêtent leurs titres à certains chapitres du roman. Nos artistes canaris nantais vomissent le rock commercial et chantent, ou plutôt hurlent des textes engagés pour en faire des slogans de contestation sociale. Côté anars, Nantes n’est pas Rennes, mais la cité des Ducs a eu droit à sa culture alternative et féroce dans les années 80, à ses squats et à ses associations militantes contre une mairie de droite.
Les trois lycéens rêvent de liberté et sont confrontés à l’école et à leur milieu d’origine. Ils cherchent à échapper au quotidien qui leur est imposé, à un destin promis à la médiocrité et foncent sans casque sur le mur de la réalité. Divin Suicide, après des débuts maladroits et difficiles, commence à se faire connaître à Paris mais au prix de la démesure et d’une amitié sacrifiée.
Est-ce un roman de plus sur les années lycée d’un auteur nostalgique qui regarde dans son rétroviseur et voit s’éloigner ses cheveux et ses rebellions adolescentes ? Oui, mais non. D’un côté, les romans sur les années de maternelle sont plutôt rares. Alors Oui, il s’agit d’un roman d’apprentissage, oui l’action se situe comme par hasard dans la ville natale du romancier et à l’époque de son adolescence, oui les hormones y bourgeonnent, oui la soif de liberté ne se conçoit pas à cet âge sans révolte contre l’ordre établi et une peine de coeur est forcément vécue comme une peine de mort. Peu importe les générations, de toutes façons, braver les interdits devrait être inscrit au programme du bac. C’est du déjà vu et du déjà lu.
Mais non, parce que les personnages à vif de Patrice Jean ne sont pas des archétypes mais des passionnés qui donnent vie à chaque page du roman, des idéalistes qui sont surtout en lutte contre les déterminismes sociaux et assoiffés de liberté. C’est un peu le roman de l’apprentissage des échecs et des passions.
Je dois avouer que cette lecture peut désarçonner les afficionados de Patrice Jean accoutumés à son ironie mordante contre les absurdités du progressisme dans ses précédents romans. Après L’Homme surnuméraire, la poursuite de l’idéal, le parti d’Edgar Winger, La vie des Spectres fictionnaient l’absurdité du monde, l’auteur a peut-être jugé qu’il avait fait un peu le tour de la question. Il enterre la hache de guerre mais sans perdre une dioptrie de son acuité stylistique et sans massacrer la langue au tomahawk pour satisfaire la modernité.
La dimension politique de ses récits mordants et jubilatoires a eu tendance à camoufler il est vrai un peu trop la qualité de son style, les tourments existentiels et la richesse de ses personnages. La critique et mes billets ne retenaient que le nageur à contre-courant, stylé et ironique. Or, une deuxième plongée dans ses romans, moins à fleur d’idées, révèle la beauté des grands fondDéfinir l’image mise en avants de ses personnages.
Stay Free ne manque de messages mais ces trois jeunes prennent toute la lumière et je me suis très rapidement attaché à eux, que ce soit l’écorché, le taiseux ou la cérébrale.
Comme le propos de ce roman très sensible qui transcende les générations n’a rien de polémique, j’espère que l’auteur va enfin bénéficier de la reconnaissance et de l’exposition littéraire qu’il mérite.
Should I stay or should I go. Je stay.
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Olivier de Bouty
