Décolorer sa fille, premier roman de Lucie Bérard publié par Les Intranquilles, nouvelle maison d’édition fondée par Paloma Grossi, transforme le quotidien domestique en territoire d’inquiétude. Dans une langue obsessionnelle, l’autrice explore la filiation féminine et la charge domestique intériorisée jusqu’à la folie. Un texte à la hauteur de son titre coup de poing.

« Je préfère laver mes vitres la nuit, les lampadaires de la rue aident à mieux voir toute la saleté en relief et comme ça je suis sûre de bien laver. »
Paula, vingt-cinq ans, vient d’emménager dans une ville portuaire, fuyant a tour HLM de banlieue dans laquelle elle a grandi. Esthéticienne au chômage, elle passe son temps à récurer, désinfecter de fond en comble son appartement, à lancer chaque jour des lessives à 60° et à errer dans les rayons de Monoprix. Jusqu’à ce que l’immeuble voisin brûle et que la mort d’une vieille voisine semble dérégler sa vie quotidienne millimétrée.
« J’ai pris un train, j’ai pris Tom, j’ai pris mon chien, j’ai tout fui mais j’ai oublié que tout ça, ça colle. La tour et mon corps, ça s’est aggloméré. »
Pour faire rencontrer Paula, Lucie Bérard a composé son texte comme un monologue intérieur, proche d’une voix off de cinéma. C’est elle, la narratrice, qui porte tout le récit. On voit tout à travers son regard, sans aucun contrepoint : le réel est déformé par sa vision du monde. Les phrases courtes et nerveuses, très factuelles, s’extraient de toute émotion facile pour se concentrer sur les objets, les gestes domestiques, les sensations physiques, les odeurs (de javel, de désinfectant, de parfum) et les couleurs (celles de cheveux colorés en noir corbeau pour ne pas être blonde décolorée comme sa mère, peut-être un rouge interdit).

« Chaque matin, la maison veut que je lui donne à manger, je dois passer le gant de toilette quand elle se tache, la maison n’a pas de bonne odeur naturelle, et ne me donne presque rien. Elle prend mon argent, aspire le savon et recrache de la graisse marron, et pourtant, pourtant, aujourd’hui je suis une femme adulte, je ne peux pas me plaindre, j’ai eu ce que je voulais et je fais ce que je peux pour que les gens voient bien que je m’en occupe bien, de ma maison. Quand la lumière du soleil tape contre le mur immaculé, quand la porte se ferme à clé le soir dans ma main, quand le four réchauffe le plat surgelé, je lui pardonne tout, je lui pardonne de tout me coûter, de m’enfermer dans sa prison dorée. »
Et puis des dissonances distillent un malaise sourd, des phrases se télescopent lorsqu’apparaît une information qui contredit la précédente voire se démarque par son incongruité. La tension permanente qu’installe Lucie Bérard est magnétique car elle ne baisse jamais ; on lit en alerte, vigilant au moindre détail qui pourrait éclairer l’angoissante obsession domestique qui submerge Paula et cache forcément quelque chose de douloureux.
« Décolorer sa fille, elle l’a fait avant de bien vouloir nous faire blondes, ma sœur et moi. Décolorer sa fille, c’est la faire belle et l’abîmer aussi. Décolorer sa fille, c’est comme aimer sa fille. On en prend soin et on la blesse. »
Progressivement, les souvenirs refluent et envahissent la narration de Paula, rattrapée par son passé. Et ce sont les femmes de sa vie, vivantes ou mortes, qui hantent son présent, sa grand-mère, sa mère, sa sœur. Lucie Bérard ne cherche pas à démontrer mais suggère finement les injonctions sociales faites aux femmes et surtout la violence des héritages familiaux qu’a subie Paula avant de s’en extraire radicalement.
Le roman s’ouvre sur une citation en exergue de Sylvia Plath, dont on retrouve l’influence dans cette écriture tournée vers l’intériorité, l’enfermement et la dégradation psychique. On songe également à La Vie matérielle de Marguerite Duras, dans sa capacité à transformer le quotidien domestique répétitif d’une femme en matière littéraire inquiétante. Mais au-delà de ces références, Lucie Bérard affirme déjà un univers singulier et une prose originale, très contemporaine. Pour un premier roman, cette voix, à la fois maîtrisée et troublante, témoigne d’une vraie personnalité littéraire.
![]()
Marie-Laure Kirzy
