« La Frappe » de Julien Gaspar-Oliveri : violence et conséquences

La question des violences sexuelles et autres subies par les enfants n’est plus, et c’est heureux, un sujet caché en 2026, et la Frappe est un film impressionnant de par la manière dont il le traite, avec une grande intelligence afin de ne pas tomber dans le voyeurisme ni le sentimentalisme.

La Frappe
© 2026 EASY TIGER

Enzo et Carla sont frère et sœur, à la fois très proches et en semi-conflit permanent. Quelque chose les dévore et les sépare. Ce quelque chose vient de leur enfance, de leur père. Or, ce père, à la fois aimé et craint, sort de prison, après avoir purgé cinq ans pour fraude. Face à son retour et à l’éventualité de la reconstruction d’une famille, chacun va réagir de manière différente.

La Frappe affiche

Si le sujet des violences familiales, sexuelles en particulier, n’est plus en France et en 2026 le tabou qu’il a longtemps été, la question de son traitement au cinéma n’est toujours pas réellement résolu. Le risque du voyeurisme devant l’horreur existe, ainsi que celui de l’avalanche de bons sentiments par rapport aux victimes, dont on sait qu’ils ne règlent rien, en plus de ne jamais faire un bon film.

Le premier long-métrage de Julien Gaspar-Oliveri, la Frappe, très bien accueilli par la critique à Cannes et ensuite, trouve un angle intelligent dans sa narration, qui lui permet de regarder en face la réalité des faits, et en même temps de traiter avant tout de l’impact des actes d’un père qui a abusé de ses deux enfants, sans filmer ces abus eux-mêmes. En travaillant largement le non-dit, au risque d’irriter le spectateur impatient de découvrir une vérité qui ne sera jamais révélée frontalement (même si la scène « sexuelle » du père avec une jeune femme, à son sortir de prison, permet au spectateur d’imaginer ce qu’il ne verra pas à l’écran), qui ne sera (presque) jamais dite, jusqu’à une conclusion un peu plus « parlante ».

En déplaçant le sujet du film, du crime vers ses conséquences, Julien Gaspar-Oliveri adopte une position éthique, fait un choix digne d’un vrai cinéaste, et c’est en cela que La Frappe est réellement admirable… à défaut d’être « plaisant » (ce qui serait une erreur) ou même « satisfaisant » (il y a grand à parier qu’une bonne partie des spectateurs sortira du film frustrée, tant La Frappe ne correspond guère aux mots chocs inscrits en gros sur son affiche).

Mieux encore, La Frappe nous montre deux réactions possibles des victimes : celle de Carla, qui a transformé la violence paternelle en rejet tout azimut, et celle d’Enzo – centrale au film – qui ne peut pas arriver à ne pas aimer ce père-bourreau, et voudrait pouvoir reconstruire, ou plutôt construire, avec lui cette famille idéale qu’il n’a jamais eu. Mais dans les deux cas, la violence du père s’est transmise à ses deux enfants-victimes, qui vont – en particulier Enzo – finalement la reproduire, comme une malédiction dont il est impossible de se débarrasser. Choisir l’apathie, l’hébétude, le silence, ne règle évidemment rien, mais apparaît quand même comme un choix possible après avoir vécu l’insupportable.

En dépit de sa « rudesse naturaliste », le film est fait de partis-pris formels extrêmement travaillés : entre le chaos des rapports physiques et sentimentaux des personnages, et les très longues scènes où la caméra filme – au plus près – la peau des protagonistes endormis, comme pour rechercher des traces éventuelles de la violence subie, Julien Gaspar-Oliveri démontre dès son premier long-métrage une ambition et une maîtrise étonnantes. On peut aussi admirer sa direction d’acteurs, puisque non seulement Bastien Bouillon (dont on connaît déjà le talent), en monstre « ordinaire », mais aussi le jeune Diego Murgia, avec son énergie positive et ses déchirements brutaux, sont tous deux très impressionnants.

Eric Debarnot

La Frappe
Film français de Julien Gaspar-Oliveri
Avec : Diego Murgia, Bastien Bouillon, Romane Fringeli…
Genre : drame
Durée : 1h46
Date de sortie en salles : 2 septembre 2026

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