Il y a des disques qui entrent dans une pièce en faisant du bruit. Et puis il y a ceux qui attendent que le silence soit suffisamment grand pour commencer à parler. The Weight Of The World, signé par les deux finlandaises Erika Sirola & Murrettumeri, appartient résolument à cette seconde catégorie. Une rencontre entre un orgue comme échappé des brumes d’un Arvo Pärt (Murrettumeri) et une voix hésitant entre Pop et le Bel Canto. (Erika Sirola).

Il y a des jours où le monde semble peser plus lourd que nous. Il ne reste pas dehors, quelque part derrière les fenêtres ou au bout des écrans. Il entre en nous, doucement, par les images, les mots, les silences. Il s’installe dans un coin de la poitrine avec ses guerres, ses injustices et ses visages inconnus. Et nous continuons malgré tout à faire des choses ordinaires : préparer un café, répondre à un message, traverser une rue. C’est peut-être cela qui est étrange, finalement : le monde peut s’effondrer quelque part pendant que, juste ici, quelqu’un cherche ses clés.
Le poids du monde ne disparaît jamais complètement. Il change seulement lorsque nous cessons de croire que nous devons le porter seuls. Peut-être que vivre consiste à accepter cette lourdeur sans lui laisser le dernier mot. Continuer d’aimer, même lorsque l’époque nous donne des raisons de nous fermer. Continuer de croire à la douceur, non parce qu’elle est assez forte pour tout sauver, mais parce qu’elle empêche au moins une petite partie du monde de devenir inhabitable.
Heureusement, il existe des espaces qui nous délestent de toute gravité. Des lieux un peu flous. Des lieux sans murs, pleins de leur silence et de leurs mots. Rien ne vient ternir la torpeur ambiante qui, étrangement, nous éveille à nous-mêmes. Rien ne nous perturbe. The Weight of the World du duo finlandais Erika Sirola au chant aérien et Murrettumeri à l’orgue ouvre grand les fenêtres. Ici, rien ne semble vouloir forcer la porte. La musique avance avec cette pudeur étrange des choses profondément intimes, celles que l’on hésite à formuler parce qu’une fois dites, elles deviennent réelles. Pourtant, dès les premières minutes, quelque chose s’installe. Une gravité, oui, mais jamais une pesanteur. Tout est dans la nuance. The Weight of the World, le titre de l’album pourrait laisser craindre le grand disque conceptuel sur l’époque, ses catastrophes et ses épaules trop fragiles pour porter le monde. Il serait plus juste d’y entendre une sensation : celle de ces jours où l’existence elle-même paraît avoir gagné quelques kilos. Où les pensées prennent plus de place que les meubles. Où l’on continue d’avancer, sans très bien savoir si c’est par courage ou simplement parce qu’il n’y a pas d’autre direction.
Erika Sirola & Murrettumeri travaillent précisément dans cette zone fragile. Entre la lumière et son souvenir. Entre la chanson et l’atmosphère. Entre ce que l’on entend et tout ce qui reste suspendu autour. Les morceaux semblent parfois construits comme des paysages nordiques : vastes, dépouillés, traversés par un vent froid qui n’empêche pourtant jamais la beauté. Il y a de l’espace dans cette musique. De l’air. Des silences qui comptent autant que les notes. Et cette capacité, plus rare qu’on ne le croit, à ne pas confondre minimalisme et absence. Car The Weight Of The World est tout sauf vide. Il est habité. Par des fantômes peut-être, par des souvenirs certainement. Par cette mélancolie moderne qui ne ressemble plus forcément à la tristesse, mais à une forme d’état permanent. On ne pleure pas nécessairement. On regarde simplement un peu plus longtemps par la fenêtre.
La grande force du disque réside sans doute là : dans sa capacité à transformer l’intime en espace commun. Ces chansons ne vous racontent pas exactement votre histoire, mais elles finissent par vous laisser croire qu’elles pourraient le faire. Une phrase, une inflexion, une mélodie qui se dérobe au moment où l’on pensait l’avoir attrapée, et voilà que quelque chose remonte. Ce n’est pas une musique qui cherche le spectaculaire. Elle préfère l’impact différé. Celui qui arrive plus tard, lorsque le disque est terminé et que l’on se surprend à entendre encore une mélodie dans sa tête. Ou pire — et donc mieux — à ressentir une émotion dont on ne sait plus très bien d’où elle vient.
Bien sûr, on pourra tisser des liens évidents avec Anna Von Hausswolff mais il y a sans aucun doute plus de folie et de mouvements d’humeur, de cyclothymie dans le répertoire de la suédoise que dans ce disque des deux finlandaises. On pourrait parler aussi de l’ Heavenly Voices, ce courant musical marqué par les atmosphères né dans les années 80 à mi-chemin du Dark Wave, de la Dream Pop et de la Musique néo-classique. Dans cette préférence pour les nuances, les sensations, les images et les contrastes dans l’esthétique d’Erika Sirola & Murrettumeri, la parenté avec cette école musicale relève de l’évidence. On entend quelques échos lointains du Dead Can Dance de The Serpent’s Egg (1988).
On évoquera aussi les travaux de l’américaine Julianna Barwick en particulier sur la place de son chant comme paysage d’émotions. Julia Holter partage aussi bien des points communs avec The Weight Of The World dans ce brouillage des espaces temporels. On ne sait pas vraiment si le disque que l’on écoute, les partitions qui se jouent sous nos yeux, appartiennent à notre présent ou à un temps plus ancien. Il y a quelque chose qui relève de l’hantologie dans les disques de Holter comme dans celui d’Erika Sirola & Murrettumeri.
Pour comprendre The Weight Of The World, il serait difficile de ne pas aborder les courants classiques contemporains, la rencontre entre musique expérimentale et musique sacrée. Ce n’est pas seulement la présence de l’orgue qui nous oblige à parler de cette école musicale mais surtout et avant tout la structure même de ces pièces. L’orgue renvoie forcément à la musique liturgique, au deuil et aux rites. C’est aussi en cela que ce disque s’inscrit dans une forme de minimalisme sacré. Cela peut faire penser à une forme de post-classique spirituel, où la musique ne cherche pas forcément à impressionner par sa virtuosité, mais à créer un état. Arvo Pärt vient forcément à l’esprit. Ce n’est pas forcément une ressemblance directe de composition, mais plutôt une proximité dans la manière de concevoir le silence, la lenteur et la résonance. Chez Pärt, notamment dans sa musique tintinnabuli, on a souvent cette sensation que chaque note possède un poids immense. Il n’y a pas besoin d’une grande densité musicale : peu de matière peut produire énormément d’émotion. C’est précisément là que la comparaison avec Erika Sirola & Murrettumeri devient intéressante. Dans l’univers de Pärt, le silence n’est jamais simplement un vide entre deux événements. Pour un projet construit autour de la voix et de l’orgue, cette idée est particulièrement importante. L’orgue continue à vivre après que la touche a été relâchée. La voix disparaît, mais sa réverbération reste dans l’espace. On écoute donc presque autant ce qui vient après la note que la note elle-même. Erika Sirola & Murrettumeri partent sans doute davantage de la présence sonore immédiate quand Pärt contemple plus l’architecture spirituelle. Arvo Pärt serait celui qui regarde la lumière traverser une église quand Erika Sirola & Murrettumeri seraient la voix de quelqu’un qui se trouve seul dans cette église.
The Weight Of The World possède cette élégance là : ne jamais souligner ce qu’il est en train de faire. Pas de grands gestes, pas de démonstration. Seulement une succession de mouvements délicats, parfois fragiles, qui finissent par dessiner quelque chose de beaucoup plus imposant que la somme de leurs parties. Il y a dans ce disque une forme de résistance douce. L’idée qu’on peut porter beaucoup sans nécessairement devenir dur. Que la vulnérabilité n’est pas toujours une faiblesse. Et que certaines musiques, au lieu de nous aider à oublier le poids du monde, nous apprennent simplement à le porter un peu mieux. Alors oui, The Weight Of The World porte bien son nom. Mais il serait dommage de s’arrêter à la gravité du titre. Car sous le poids, il y a du mouvement. Sous la mélancolie, de la chaleur. Et derrière cette apparente retenue, une véritable générosité.
Un disque à écouter sans chercher à le consommer trop vite. À laisser revenir. Comme ces conversations que l’on croyait terminées et auxquelles on repense plusieurs jours après.
Le monde est lourd, paraît-il. Heureusement, certains disques savent rendre ce poids presque supportable.
Greg Bod
