Pas forcément les « meilleurs » disques des années 80, mais ceux qui nous ont accompagnés, que nous avons aimés : aujourd’hui, I’m Your Man, l’album où Cohen se réinventa, à 53 ans, et qui le rendra accessible à la nouvelle génération de Rock Alternatif qui était en train de déferler…

En 1987, Cohen n’est pas au mieux de sa forme, commercialement parlant. Son dernier album, Various Positions, paru 3 ans plus tôt, n’a pas rencontré le succès, alors qu’il contient – c’est ironique vu d’aujourd’hui – la chanson qui deviendra un hymne absolu, Hallelujah, passée alors complètement inaperçue. Cohen doute. Il a chez « les jeunes » une image de vieux (alors qu’il n’a guère plus de 50 ans), de chanteur « dépassé » qui recycle systématiquement le même genre d’orchestration depuis les années 60 : guitare, arrangements de cordes, instruments acoustiques, chœurs… ad nauseam. On dit que c’est de son amie et collaboratrice Jennifer Warnes que la lumière vient : elle a sorti un album reprenant les chansons de Cohen produites de manière plus moderne, plus pop, qui semble fonctionner auprès du public de la fin des années 80.
Cohen se lance alors dans l’enregistrement de son nouveau disque à Montréal et Los Angeles (avec des éléments additionnels réalisés à Paris et New York), en le produisant lui-même, en visant une esthétique plus contemporaine, et en intégrant des idées de plusieurs de ses collaborateurs. C’est à Montréal qu’il a « la révélation », avec l’aide du claviériste Jeff Fisher : l’idée est d’intégrer séquenceurs, boîtes à rythmes, synthétiseurs, claviers électroniques, etc. dans ce qu’il pense être un « esprit pop ». De nouveaux rythmes, de nouvelles textures qui influencent profondément ses chansons, jusque-là uniquement composées à la guitare. Et ça fonctionne, même si cela semblait a priori contre-intuitif pour une icône du Folk comme lui : cette modernité « urbaine » correspond parfaitement à ses nouveaux textes, puisqu’il chante désormais la paranoïa, la sexualité, la dualité argent/pouvoir, le poids de la religion… et cette nouvelle forme de solitude caractéristique du nouveau siècle qui s’approche.
Mais Cohen ne sacrifie pas totalement son savoir-faire, son passé, ses racines. Il intègre dans l’album de l’oud sur Everybody Knows, du violon sur Take This Waltz, du saxophone, des guitares et des basses traditionnelles. Et puis il y a, comme toujours, la présence vocale très nette de Jennifer Warnes et d’autres choristes. I’m Your Man mélange donc synth-pop, folk, country, chanson, musique orientale et jazz, dans un melting pot frôlant parfois la bizarrerie, voire le mauvais goût.
Mais, au delà de cette réinvention formelle – qui sonne d’ailleurs aujourd’hui assez « datée » – I’m Your Man contient quelques unes des meilleures compositions de toute la carrière de Leonard Cohen, basées sur des textes plus saisissants que jamais ! Des chansons qui vont marquer au fer rouge une bonne partie des jeunes musiciens « alternatifs » qui écoutent le disque. Et qui vont changer radicalement l’image du « vieux barde canadien » et lui assurer une sorte de seconde vie artistique.

« They sentenced me to twenty years of boredom / For tryin’ to change the system from within / I’m coming now, I’m coming to reward them / First we take Manhattan, then we take Berlin » (Ils m’ont condamné à vingt ans d’ennui / Pour avoir tenté de changer le système de l’intérieur / J’arrive maintenant, j’arrive pour les récompenser / D’abord on prend Manhattan, ensuite on prend Berlin) : l’ouverture avec First We Take Manhattan est une véritable grenade dégoupillée que Cohen nous balance entre les pattes. On n’a jamais entendu un son comme ça chez lui, la voix est dure, pleine d’une méchanceté goguenarde, les paroles parlent… de quoi en fait ? D’une menace terroriste de la part des exclus du système ? Ou au contraire d’une conquête « commerciale » annoncée par un personnage mystérieux, se complaisant dans une fantaisie paranoïaque et fascisante ? L’ambiguïté est totale, impossible de savoir s’il s’agit de premier ou de second degré, mais le choc est fort.
Ain’t No Cure For Love souffle immédiatement le chaud après le froid glacial de la première chanson : cette célébration de l’Amour irrépressible, avec une belle mélodie typique de l’auteur, aurait pu figurer sur n’importe lequel des albums précédents de Cohen, la seule (relative) surprise venant de l’orchestration plus riche, plus contemporaine, en ligne avec les autres titres de I’m Your Man.
Noone Knows, qui suit, est un chef d’œuvre sur tous les plans, probablement la chanson la plus immédiatement séduisante de l’album. Mais c’est aussi le morceau le plus important sur le plan littéraire et politique. Cohen y transforme la formule « tout le monde sait » en refrain obsessionnel, et dresse un inventaire redoutable des faillites du monde contemporain : corruption, sexualité, religion, politique, violence, mensonge, tout y passe. Avec, en plus, un sens de la dérision exceptionnel. « Everybody knows the war is over / Everybody knows the good guys lost / Everybody knows the fight was fixed / The poor stay poor, the rich get rich / That’s how it goes » (Tout le monde sait que la guerre est finie / Tout le monde sait que les gentils ont perdu / Tout le monde sait que le combat était truqué / Les pauvres restent pauvres, les riches s’enrichissent / C’est comme ça que ça se passe). Encore plus valide en 2026 qu’en 1987…
Sur I’m Your Man, on retrouve le Cohen amoureux éternel, mais désormais – à son âge – débarrassé de toute illusion romantique. Pour le bonheur d’être seulement « toléré » par l’être aimé, il se présente comme l’homme qui acceptera tout : humiliation, soumission, sacrifice, transformation de soi. La chanson relève le défi improbable d’être à la fois sensuelle, drôle et pathétique. Et le contraste entre la gravité de la voix de Cohen et le caractère légèrement grotesque de l’arrangement électronique ajoute encore au paradoxe de la chanson.

La seconde face débute par un autre retour au « Cohen classique » : Take This Waltz est un morceau ouvertement littéraire, puisque Cohen y met en musique un poème de Federico García Lorca (Pequeño vals vienés), et avec ses abus de violons et de voix féminines, avec son atmosphère de valse détraquée, il tranche de manière baroque avec les morceaux plus « électroniques » qui ont précédé. A noter que ce titre est également devenu un incontournable des setlists de la dernière période de Cohen.
Coup d’éclat ensuite avec Jazz Police, le titre que presque tout le monde déteste, mais qui a le gros avantage de confirmer que Cohen sait ne jamais être trop sérieux, et qu’il n’hésite pas à se lâcher au milieu d’un album qui pourrait être un « monument » de sa discographie. Jazz Police, qui parle d’une mystérieuse agence planétaire et lorgne légèrement vers le hip hop, est totalement kitsch, et frôle le ratage, mais il est parfaitement acceptable d’y trouver un joli sens de l’humour dadaïste.
« I stumbled out of bed / I got ready for the struggle / I smoked a cigarette / And I tightened up my gut / I said this can’t be me / Must be my double » (Je suis sorti du lit en titubant / Je me suis préparé à la lutte / J’ai fumé une cigarette / Et j’ai contracté les abdos / Je me suis dit : « Ce n’est pas moi » / « Ça doit être mon double »). Parce qu’il revient avec beaucoup d’humour sur le thème , finalement assez présent sur l’album, du vieillissement, avec ce I Can’t Forget placé dans la pire position (en milieu de seconde face) sur l’album, on peut penser que Cohen traite le sujet du regard en arrière et du « save what you can! » avec trop de décontraction. Il faut donc rappeler que cette chanson a été citée par le Prix Nobel de Littérature Kazuo Ishiguro comme l’une de ses grands inspirations !
Le problème de I Can’t Forget reste toutefois qu’elle précède la monstrueuse Tower of Song, très souvent considérée comme la meilleure chanson jamais écrite par Cohen. A la fois pleine d’auto-dérision vis à vis de son image de poète et son statut de chanteur « légendaire », et absolument bouleversante de par la vérité humaine qui s’en dégage, la chanson parle de manière très intime de l’âge, du travail de poète et d’auteur-compositeur, des influences, et au final de l’incapacité de Cohen à s’échapper de cette prison qu’est son talent et son ouvrage : « I was born like this, I had no choice / I was born with the gift of a golden voice / And twenty-seven angels from the Great Beyond / They tied me to this table right here / In the Tower of Song » (Je suis né comme ça, je n’ai pas eu le choix / Je suis né avec le don d’une voix d’or / Et vingt-sept anges venus de l’au-delà / M’ont attaché à cette table, ici même / Dans la Tour de la Chanson)…
Si I’m Your Man ne sera pas, bien entendu, un triomphe commercial planétaire, son succès sera particulièrement important en Europe (Numéro 1 en Norvège !) et au Canada. Et il replacera – comme c’était son but – Cohen parmi les grands artistes pertinents de l’époque. On ne peut pas prétendre que Cohen deviendra pour autant une influence majeure sur le Rock de la fin des années 80 et du début des années 90, il était trop singulier pour ça… mais la parution en 1991 de la remarquable compilation d’hommages organisée par les Inrocks, I’m Your Fan, confirmera qu’il était à nouveau dans la tête et dans le cœur de jeunes artistes capitaux pour l’évolution de la musique (Pixies, R.E.M., Nick Cave…).
PS : Il reste un sujet important (!), dont il faut parler, à propos de la pochette de I’m Your Man : cette fameuse banane que tient Cohen sur la photo devenue iconique. Hommage au premier disque du Velvet ? Non. La vérité est à la fois plus triviale, mais aussi plus profonde que ça. Cette photo a été prise spontanément par Sharon Weisz, l’attachée de presse de Jennifer Warnes, sur le tournage à Los Angeles d’un clip de cette dernière, alors que Cohen était simplement présent et qu’il pelait une banane. Cohen a aimé la photo et l’a utilisée pour la pochette de son album. Mais pourquoi ? Parce que la banane est une illustration de la démarche de l’artiste dans ce disque : Cohen a réalisé que, s’il avait envie, lui, d’avoir l’air d’un « type cool et élégant » (lunettes noires, beau costume, parfaitement sûr de lui), certains ont vu peut-être simplement un « mec avec la bouche pleine de banane ». Il s’est soigneusement construit une image de poète sombre, sensuel, mystérieux, voire lugubre, et voilà que cette sacrée banane fait tout exploser, et introduit un élément grotesque dans l’image ! Voici donc la parfaite représentation de ce qu’est I’m Your Man dans l’œuvre d’un artiste qui sait que son propre personnage est une construction, et qui prend plaisir à l’ébranler.
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Eric Debarnot
