Que sommes-nous capables de préserver lorsque tout s’effondre ? Dans Ce qui dort sous le camélia, Claudie O.Wetterwald mêle dystopie, récit de survie et procès pour nous entraîner dans une société bouleversée par le chaos. A travers le destin de femmes confrontées à des choix impossibles, elle interroge avec finesse nos valeurs, nos loyautés et notre capacité à résister. Un roman haletant et profondément humain, qui explore la violence faites aux femmes, la sororité et la fragilité des droits acquis.

« Ils vont la brûler vive. C’est la pensée qui m’a traversée lorsqu’elle s’est avancée sur l’estrade centrale et qu’elle a pris place à la barre. »
Lisenn Delors va être jugée pour un crime dont on ne connaît pas encore la teneur. On sait juste qu’elle reconnaît les faits. Et qu’elle n’est pas seule : 253 autres femmes sont alignées sur les bancs des accusées à ses côtés, « des filles, mères ou épouses dont les visages étaient baissés tandis que le pays entier leur crachait sa colère à la gueule. Comme si tout était leur faute. » Le procès-fleuve durera onze semaines, dans un stade, avec public hostile dans les gradins. Toutes risquent la peine de mort.

Claudie O.Wetterwald inscrit ce procès exceptionnel dans une réalité dystopique post-apocalyptique. Il y a eu un effondrement général, appelé le Désastre, démarré par un black-out énergétique qui entraîne un chaos terrible : plus d’électricité, plus de carburant, plus d’eau courante, plus d’Internet, des pénuries de tout, disparition des infrastructures, pillages, déchaînement inouï de violences. Le procès se tient quand l’heure de la reconstruction a sonné, sous le contrôle d’un régime autoritaire qui contrôle l’information et a mis en place toutes une série de nouvelles lois répressives visant les femmes, un univers qui peut faire penser à La Servante écarlate, d’autant plus glaçant qu’il est réalistement proche du nôtre.
Le roman mêle brillamment récit de survie et récit judiciaire, composant un puzzle temporel parfaitement maîtrisé. Les débuts de chapitre indiquent si nous sommes avant le Désastre, pendant ou après, ce qui est très malin pour rendre lisible l’avancée narrative, et également très efficace pour nourrir un suspense haletant proche d’un thriller addictif. Charlotte O. Wetterwald ayant le tempo juste pour révéler ce qui doit l’être tout en laissant caché certains éléments qui, lorsqu’ils seront dévoilés, offriront des clés de compréhension importantes.
Au départ, tout semble construit de la question : que s’est-il réellement passé durant le Désastre ? Pourquoi ces femmes sont-elles là, jugées ? Que s’est-il joué dans cette période de chaos ? Quel crime a commis Lisenn ? Le dispositif du procès semble promettre une réponse définitive : on va établir les faits, comprendre, juger. Mais non. Que devient une femme quand le système s’effondre et qu’elle doit décider elle-même de ce qu’elle est prête à faire pour préserver les siens et ses valeurs ? C’est la vraie question que l’autrice pose progressivement. Sans asséner une réponse, Ce qui dort sous le camélia pousse à y réfléchir sans cliché ni manichéisme, porté par une galaxie de personnages féminins profondément humains, faillibles et nuancés, des femmes ordinaires auxquelles il est aisé de s’identifier. A commencer par Lisenn dont on découvre le parcours durant le Désastre, enceinte, coincée avec deux belles-filles hostiles dans une maison de campagne isolée, son mari en déplacement professionnel à Paris ne donnant plus signe de vie. Lisenn, Jeannie la vieille voisine porteuse d’un savoir ancestral, Garance et Cezanne les belles-filles, Mathilde leur mère, Rym l’avocate de Lisenn, toutes auront des dilemmes douloureux à trancher, à la croisée de leur destinée.
Et c’est peut-être là que le titre du roman prend tout son sens. Le titre suggère quelque chose de caché, d’enfoui. La citation en exergue de Virginia Woolf, qui évoque des allumettes craquées dans le noir, pourrait sembler paradoxale. Elle résume pourtant parfaitement ce roman. Dans ce monde où tout se désagrège, ce n’est pas le spectaculaire qui intéresse Claudie O. Wetterwald, mais les liens que l’on noue, les actes de solidarité, les petits gestes de résistance qui peuvent produire ces sortes d’« illuminations » et reconfigurer notre perception de ce qui précède pour donner forme au chaos.
« Ces hommes-là nous détestent. On a sauvé leurs fermes, leurs maisons, leurs familles, leurs enfants. Mais nous leur avons fait le plus terrible des affronts : nous avons survécu. (…) Si ceux qui veulent nous intimer le silence sont furieux contre nous, ce n’est pas pour nos crimes, mais parce que nous leur avons fait le plus terrible des affronts. Nous avons survécu. »
Plus la lecture avance, plus elle devient prenante et chargée émotionnellement. On tremble d’effroi en découvrant ce qui se joue derrière ce nouveau procès en sorcellerie ; on prend conscience de la nécessité de rester vigilant pour protéger les droits acquis par les femmes, qui ne sont jamais définitivement garantis ; on est époustouflé par la force de la sororité, qui peut constituer un rempart féroce ; on se dit qu’une famille est à la fois celle dont on hérite à la naissance, celle que l’on construit au fil des rencontres et celle, inattendue, que la vie place sur notre chemin. Et l’on pleure en découvrant ce qui dort sous le camélia. Ce roman est superbe de A à Z !
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Marie-Laure Kirzy
