Première Américaine stérilisée légalement de force en 1927, Carrie Buck est devenue malgré elle le symbole de l’eugénisme américain. Dans Mon corps donné pour vous, Marouane Essadek fait revivre son destin tout en démontant les rouages politiques, scientifiques et judiciaires d’une idéologie qui a broyé plus de soixante mille vies.

« Année après année, Carrie s’habitue à ne pas déranger, à ne pas être dans le passage. L’enfance, son enfance du moins, c’est apprendre à faire et laisser faire. Laisser parler, laisser passer, se laisser réveiller, corriger, frapper. Jour après jour, elle compose avec cela. Sa vie est donc aussi une vie de tolérance accrue à certaines choses. Enfant, elle doit accepter que d’autres qu’elle décident de ce qui est bon pour elle ».
Dès l’âge de trois ans, Carrie est placée en famille d’accueil car elle ne doit absolument pas « finir comme sa mère » à qui elle a été arrachée car trop pauvre, sans mari, jugée irresponsable et débauchée. La famille Dobbs la traite en domestique et l’assomment de tâches domestiques éreintantes. Lorsqu’elle tombe enceinte à dix-sept ans, ils veulent s’en débarrasser. Et c’est si facile quand on est une jeune femme pauvre et isolée. Direction la Colonie d’Etat de Virginie pour les épileptiques et les faibles d’esprit, un bastion de l’eugénisme où elle sera stérilisée.

« A-t-elle des envies, des désirs ? Elle à qui on répète que sa vie est tracée, elle pour qui l’avenir ne peut être qu’une répétition du présent, l’a-t-on laissée se forger une volonté ou des rêves ? D’ailleurs, serait-il préférable qu’elle connaisse le bonheur de rêver ou qu’elle apprenne déjà à s’arranger avec le réel, pour se préserver d’un avenir décevant ? »
Marouane Essadek se place d’emblée à hauteur de Carrie, enfant puis jeune femme. Les silences sont nombreux sur la vie de cette invisible qui n’apparaît nulle part jusqu’à ses dix-sept ans. Elle est absente de sa propre histoire alors il s’immisce dans les silences et comble les trous. Il imagine son enfance, ses pensées, ses moments de liberté, la fait jouer dans la forêt puis montre comment son monde se resserre quand elle grandit. Le regard est tellement empathique qu’il engage totalement le lecteur aux côtés de cette femme broyée dont il réhabilite la mémoire de la plus belle des façons, sans pathos ni misérabilisme.
« La science, la race, le sang. La main de l’homme pour prolonger la nature. Valoriser les supérieurs. Isoler les inférieurs. Les empêcher de se mélanger et de se reproduire. »
En complément de l’histoire de Carrie Buck, Marouane Essadek raconte comment l’eugénisme s’est imposé aux États-Unis. Entre érudition factuelle et ironie glaçante, le récit retrace les étapes qui conduisent Carrie à devenir le cas test destiné à faire valider une loi autorisant la stérilisation forcée, jusqu’à ce que trente-et-un États sur cinquante adoptent à leur tour des législations similaires.
L’auteur montre comment cette politique s’est construite à travers un ensemble de décisions scientifiques, judiciaires et politiques portées par des hommes qui en ont façonné les rouages : Henry Goddard, qui popularise les tests de QI aux États-Unis et classe les « faibles d’esprit » en différentes catégories ; Aubrey Strode, rédacteur de la Virginia Sterilization Act de 1924 ; Albert Priddy, directeur de la Colonie de Virginie où sont pratiquées les stérilisations au nom de la prétendue « pureté de la race blanche » ; ou encore le juge de la Cour suprême Oliver Wendell Holmes Jr., auteur de l’arrêt Buck v. Bell qui légitime définitivement ces pratiques.
« En anglais, six mots viennent conclure et sceller le sort de Carrie : « Trois générations d’imbéciles suffisent. » Qu’on sorte les scalpels. » Arrêt Buck c. Bell.
Ce corps, Carrie ne l’a donné à personne, mais elle est stérilisée juste après cet arrêt, fin d’un parcours terrible qui avait commencé avec les tests qui déclaraient qu’elle était une « débile de niveau intermédiaire » doté d’un QI de 56 avec un âge mental bloqué à 9 neuf ans, soit une moron. C’est toute la banalité des mécanismes qui ont conduit à cela que décortique Marouane Essadek en transmettant son indignation.
On ressort sonnés par la brutalité du système mis en œuvre et sidérés par l’ampleur de cette politique eugéniste aux États-Unis. Plus glaçant encore lorsque l’auteur souligne la continuité intellectuelle entre ces lois américaines et celles dont les nazis s’inspireront ensuite pour « purifier » la race aryenne jusqu’au programme Aktion T4 d’assassinat de 80000 handicapés mentaux ou physiques allemands. En faisant de Carrie Buck bien plus qu’un nom dans un arrêt de justice, Marouane Essadek transforme une victime oubliée en personnage inoubliable.
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Marie-Laure Kirzy
