« Salvation » d’Emin Alper : la fabrication de la peur et de la haine

Ours d’Argent à Berlin, Salvation impressionne durablement par l’intelligence de son analyse des mécanismes politiques conduisant à la violence, ainsi que par sa grande beauté formelle, entre drame, western et film fantastique.

Salvation
© Dulac Distribution

Deux communautés kurdes voisines, les Bezari et les Hazeran, installées dans une région reculée de la Turquie, dans le Sud-Est anatolien, se sont retrouvées séparées : les Bezari ont été contraints de quitter leurs terres situées dans la plaine et reviennent, après de nombreuses années, les récupérer ; les Hazeran, habitant un village situé sur une colline surplombante, constitués en milice de village alliée à l’État turc dans la « guerre civile », les ont occupé entre-temps et n’entendent pas les leur rendre… A partir de ce point de départ qui semble facile à résoudre dans un pays « de droit », va se développer un mécanisme de rejet, puis de haine, et finalement de destruction de « l’autre », que Salvation, le dernier film du réalisateur turc Emin Alper va décrire par le menu…

Salvation affiche

Il est intéressant de noter que le scénario s’inspire d’un fait divers datant de 2009 :  44 personnes ont été massacrées lors d’une noce dans un village kurde par des « gardiens de village ». Mais il est plus important de savoir qu’Alper n’a pas souhaité réaliser un film « historique », réaliste, et a choisi au contraire de partir de ces faits réels pour construire une parabole « universelle » sur l’utilisation de la peur comme vecteur de mobilisation d’une communauté. Adressant de ce manière également les politiques « populistes », d’extrême droite en particulier, consistant à désigner « celui qui menace » pour se positionner comme « celui qui protège » : Salvation détaille avec précision et justesse la manière de légitimer la violence, et le passage du populisme au crime.

Pour raconter la fabrication de la haine, Alper mélange de manière audacieuse les codes du western, avec les paysages grandioses de l’Anatolie faisant écho à ceux de l’Ouest américain, mais aussi les combats entre familles se haïssant à propos du contrôle d’un lopin de terre, avec ceux du cinéma fantastique, voire d’horreur. Entre les ruelles du village « perché » parcourue la nuit par d’étranges spectres dont on ne peut déterminer la réalité, et les songes terribles de Mesut, celui par qui le pire va arriver, qui ont valeur de prémonitions, le spectateur de Salvation pourra se sentir égaré entre le monde réel et celui des fantasmes… Mais ce parti-pris audacieux permet à Alper de montrer précisément comment une vision subjective peut devenir une vérité collective. Toute l’ascension du film vers la violence prend les atours d’une prophétie autoréalisatrice : Mesut voit une menace en rêve, il l’annonce à la communauté, qui y croit à la menace, et commence à se comporter comme si cette menace était réelle, ce qui provoque l’affrontement, qui lui-même vient confirmer la prophétie de Mesut…

Salvation est donc un film impressionnant formellement : aussi bien par ses images superbes que par sa mise en scène rigoureuse et élégante, mais également par sa construction subtile et complexe des mécanismes de création de la peur et d’encouragement à la violence, c’est un film qui marquera l’année cinématographique. Il a logiquement remporté l’Ours d’argent (le prix de la mise à scène) cette année à Berlin.

Pourtant, cet excellent accueil en Europe tranche avec les critiques émises en Turquie, en particulier par ceux qui ont toujours soutenu l’engagement politique d’Alper : on lui reproche de réduire la communauté kurde à un ensemble de figures de fanatisme, de superstition et de violence. Si la parabole politique « universelle » est claire, était-il pertinent de la baser sur une systématisation de comportements – heureusement exceptionnels – dans une population (les Kurdes) largement soumis à des persécutions par l’Etat turc ?

C’est là une excellente question, dont la réponse n’a rien d’évident. Mais dans tous les cas, au moins pour nous qui sommes loin des réalités politiques turques, voici un film passionnant, qu’il ne faut pas manquer !

Eric Debarnot

Salvation
Film turc (co-production France, Pays-Bas, Grèce, Suède, Arabie saoudite) d’Emin Alper
Avec : Caner Cindoruk, Berkay Ateş, Feyyaz Duman…
Genre : drame
Durée : 2 h
Date de sortie en salles : 2 septembre 2026

 

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