« Lait cru » de Steve Poutré : la folie à fleur de terre

Dès son premier roman, Steve Poutré impose une voix singulière, puissante et profondément incarnée. À partir de souvenirs et de drames familiaux issus d’un matériau autobiographique qu’il dit avoir trafiqué et revisité, l’auteur compose une histoire nouvelle, traversée par la folie, les fantômes et les non-dits. Une écriture poétique, crue et sensorielle porte ce récit rural atypique, couronné par le prestigieux Prix du Gouverneur général.

Steve Poutre
© Bonnalie Brodeur

« Je suis une flamme trop vive au sommet d’une chandelle rongée. Si j’ai appris au fil des ans à lire le regard des veaux, le mien ne laisse aucun doute. Cette intensité n’est pas celle d’un humain d’élevage, mais plutôt le signe qu’il faut me garder enfermé, le temps que j’abandonne les illusions qui me coulent au-dessus de la tête. »

Le narrateur écrit à partir d’un lit d’hôpital psychiatrique dans un état de psychose avancé, alternant présent de la maladie mentale et souvenirs qui refluent en boomerang, le ramenant à son enfance, quand il vivait dans la ferme laitière tenue par sa famille depuis des générations, au cœur d’un petit village québécois des Cantons-de-l’Est, près de la frontière avec les États-Unis.

lait cru

« Dans la portion la plus vilaine du village est construite une grange à douze côtés. Sa silhouette polygonale reproduit la forme d’une immense araignée montant la garde, pour s’assurer qu’aucun esprit ne puisse se dissimuler dans un coin. Le mal se rabat ailleurs. Les enfants qui germent aux abords de cette ferme finissent tous timbrés. »

Tourmenté et énigmatique, le narrateur laisse ses idées vagabonder sous hallucinations médicamenteuses. Le récit se fait par fragments : on saute de l’un à l’autre sans transition, soit quatre-vingt-cinq arrêts sur image qui composent une fresque complexe censée éclairer ce qui a amené le jeune homme à être interné. Il faut donc accepter ce chaos narratif, ne pas chercher des réponses rationnelles sur tout, ne pas vouloir contrôler sa lecture, pour se laisser porter par ce texte atypique.

« Certaines émotions sont des chevaux qu’il est inutile de dompter. Elles peuvent nous aider à prendre de la vitesse, mais on ne sait jamais vraiment vers où elles nous transportent. Pleurer, c’est avoir une conscience aveugle qui galope dans le vide. C’est s’imaginer qu’on relâche les rênes alors qu’en fait, à chaque hoquet, on excite l’animal fou qui nous mène à notre perte. Ces chevaux, il est préférable de les cacher dans l’écurie, de cesser de les nourrir. »

Ce qui frappe dès les premières pages, c’est la couleur unique de l’écriture, qui vibre par le corps. Les phrases partent de situations très concrètes de la vie agricole (la traite, le ramassage des foins, la collecte des œufs, la fabrication de sirop d’érable) ou familiale (une fête d’anniversaire, des vacances au camping, des jeux) pour les transformer en expériences métasensorielles, olfactives, organiques.  La précision des mots est tellement puissante qu’elle imprime une profusion d’images remplies de métaphores percutantes qui oscillent entre élans poétiques et d’autres plus âpres.

« Les souvenirs de famille lourds comme des piscines sur ses épaules. Un jour, quelqu’un devra les boire, à défaut d’avoir su les pleurer. »

Steve Poutré injecte une bonne dose de gothique dans sa ferme québécoise, qui n’est ni verdoyante ni paisible, mais hantée par les fantômes du passé, les disparus suicidés de la famille, les secrets et non-dits qu’on veut taire à jamais, mais qui forcément suintent d’une façon ou d’une autre. Même si tout échappe à la compréhension d’un narrateur miné par les pulsions suicidaires, les hallucinations et les acouphènes, Lait cru aborde de plein front la maladie mentale tout en dessinant le portrait d’une famille où la folie court de génération en génération et où la violence règne, sur fond de monde agricole en voie de disparition. Étrange, viscéral, ce premier roman laisse une empreinte durable.

A noter, la superbe illustration « Pluralité » de l’artiste SylC, totalement au diapason de l’étrangeté du texte.

Marie-Laure Kirzy

Lait cru
Roman de Steve Poutré
Editeur : Les Escales
256 pages – 21€
Date de parution : 20 août 2026

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