« Tzigane, mais le plus beau de tous » de Kristian Novak : les fils invisibles de la peur

Avec Tzigane, mais le plus beau de tous, Kristian Novak signe un roman noir profondément incarné, où les destins individuels se nouent aux fractures d’une société. De la peur de l’autre au racisme, de l’amour interdit à la violence, l’écrivain croate tisse une tragédie d’une rare puissance, qui dépasse largement les frontières de son pays.

Kristian Novak
© Robert Gojevic

Comitat de Međimurje, Nord de la Croatie. Un crime particulièrement violent y est commis, faisant trois victimes : deux décédés difficilement identifiables, têtes défigurées, le troisième dans le coma, le crâne défoncé, hospitalisé en soins intensifs. Et rien à tirer de la scène de crime qui a été contaminée par la pluie. L’enquête s’annonce d’autant plus périlleuse que très rapidement, l’ordre silencieux des villages où Croates et Roms peinent à vivre ensemble se fissure. Des accusations sont lancées, les lignes se durcissent.

« Il était clair pour tout le monde que plus rien, après ça, ne serait jamais pareil. La rage avait commencé à se propager d’homme en homme, et qui était impliqué, qui non, la question n’avait plus d’importance. Tous l’étaient. Le mal est un étrange phénomène, j’y réfléchis souvent. Quand le mal se cache, on ne peut pas prouver qu’il existe. Quand il éclate au grand jour, il exerce sa propre force d’attraction. C’est quelque chose qui a commencé longtemps avant nous, et nous ne pouvons que freiner en silence, freiner toute notre vie. »

tzigane mais le plus beau de tous

Kristian Novak plonge le lecteur dans un monde où la vérité ne se révèle pas d’un seul point de vue, mais se construit en strates, au gré de différentes perspectives. Pour embrasser toute la complexité de la situation, le récit se fait choral, construit autour de quatre voix qui ont chacune leur registre, leur rythme, leur expérience : Milena, la quadragénaire divorcée dont le retour dans son Sabolščak natal se fait amer et dont la vie bascule lorsqu’elle rencontre Sandi ; ce dernier, jeune Rom d’une vingtaine d’années qui cherche à s’extraire de la stigmatisation et du déterminisme social ; Plančić, flic ambitieux de Zagreb chargé de l’enquête, qui redoute la bombe à retardement que pourrait déclencher l’évocation de violences interethniques ; et enfin Nuzat, migrant clandestin kurde de Mossoul qui fuit l’Irak. Aucun ne connaît la vérité. Seul le lecteur est progressivement mis en capacité de comprendre ce qui s’est réellement passé.

Les personnages sont tous remarquablement caractérisés avec le couple Milena-Sandi comme cœur battant du roman. Tout est dit dans le du titre inspiré d’une chanson de Ljuba Aličić, avec son terrible « mais » qui écarte à jamais Sandi, le tzigane travailleur et honnête, du beau et du bon. Le thème de l’amour interdit possède une force particulièrement tragique dans un pays divisé par l’ethnicité et le rejet des Roms. Les anticonformistes Milena et Sandi incarnent la rébellion individuelle contre un système figé qui leur refuse un bonheur ordinaire. Avec une émotion à fleur de mots, Kristian Novak montre ce qu’il en coûte d’être accepté par une communauté et ce qu’il faut sacrifier pour y parvenir.

Ce qui frappe dans ce roman, c’est l’équilibre entre puissance narrative et profondeur humaine. Dans les chapitres consacrés à Sandi, Kristian Novak a trouvé une image magnifique qui s’imprime durablement : celle d’un homme suspendu à une toile invisible, retenu à la vie par une multitude de nœuds, autant d’instants, de blessures, de choix qui ont fait de lui ce qu’il est. Très vite,le récit déplace la question qui n’est plus seulement celle du crime, mais de ce qui, en profondeur, a pu y mener.

A mesure que le récit remonte les fils des existences qui sont en jeu, on comprend comment la tragédie initiale est devenue possible dans cet espace post yougoslave où les tensions demeurent palpables, de la violence omniprésente au racisme, en passant par la corruption généralisée qui vide la société de son sens. Le roman pourrait être surchargé par la multiplicité des thèmes évoqués – sans oublier celui des migrants clandestins et du trafic d’êtres humains, abordé par le biais du personnage de Nuzat.

Et pourtant, Kristian Novak parvient à tout faire tenir, en articulant l’individuel et le collectif autour du sujet central qui traverse le roman : la peur, et plus particulièrement la peur de l’autre, qui semble réduire les êtres à deux options, affronter ou fuir. Cela fait de Tzigane, mais le plus beau de tous un roman noir d’une grande intensité, qui saisit quelque chose de notre époque avec une portée universelle, bien au-delà de son ancrage croate. Et l’auteur le fait sans jamais juger ses personnages, sans réponses simplistes ni prétentions moralisatrices. Un roman d’une rare puissance.

Marie-Laure Kirzy

Tzigane, mais le plus beau de tous (Ciganin, ali najljepši)
Roman de Kristian Novak
Traduction du croate par Chloé Billon
Editeur : Les Argonautes
512 pages – 24,90#
Date de parution : 21 août 2026

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