Rencontre avec le groupe Maunah lors de la sortie d’un premier album déjà consacré comme une des meilleures livraisons musicales de l’année.

Qu’est-ce qui peut déterminer, avant même que l’année soit terminée, qu’un disque coche toutes les cases de l’album parfait, du disque qui définit une totale alchimie entre plusieurs musiciens venus de confins lointains ? A priori, ce zèle d’enthousiasme pourrait être incommodé par l’incomplétude des promesses de l’actualité musicale, à savoir, l’inconnu qui s’offre encore à nous, censé combler notre empressement. Mais quand les dés sont jetés et que la combinaison obtenue dépasse de loin les attentes les plus émérites, Maunah est de cette catégorie. Après avoir signé avec Prophecy Productions, le groupe a surgi sans tambours, ni trompettes, avec un album hautement addictif. Afin d’apprécier cet album sans être dérangé, suivez ces recommandations : ce frisson qui parcourt chaque centimètre de l’épiderme est en partie la résultante d’une densité musicale jubilatoire, le chant tisse sa toile sur le canevas que le groupe a construit. Le groupe Danois s’honore au chant de la présence de Soren Sol Koldsen, dont le lexique se rapproche des sonorités, une proximité avec les intonations d’où des paroles en dehors des normes, antonyme du langage quotidien, dans l’ordre d’une signification morphologique. Ces formes musicales, tournoyantes sont les prémices d’un art cinétique que le feu enlumine. Maunah célèbre la nature dans une ode quasi mystique. Hjarta est un album à découvrir, tout comme l’histoire du groupe. Cette interview nous donne le lien entre les thématiques de l’album et ce qui a guidé ses membres à produire un tel disque.
Benzine Mag : Comment vous êtes-vous rencontrés, et comment le groupe s’est-il formé ?
Janus (Guitares) : Tout a commencé en 2024 lorsque Søren a publié une annonce sur un forum de metal en ligne, cherchant quelqu’un avec qui jouer du metal. Je connaissais un peu Søren auparavant, et sachant à quel point il est talentueux, je n’ai pas hésité à le contacter. Nous avons enregistré notre premier EP « Heimaland » en 2025 avec une formation différente, mais bien que nous soyons très fiers de l’EP, le groupe avait encore besoin de trouver sa propre identité. Jakob nous a rejoints après les sessions de l’EP. J’ai joué avec lui toute ma vie, et c’est un musicien exceptionnel avec un vrai don pour les arrangements, c’était donc un choix facile. Mads est arrivé plus tard la même année après que j’aie réalisé que je ne pouvais pas jouer toutes les parties de guitare en live moi-même. Nous ne le connaissions pas avant, mais il a passé une audition et nous a totalement époustouflés, apportant une toute nouvelle dimension de jeu de guitare au groupe. Tim nous a rejoints seulement quelques mois avant l’enregistrement de Hjarta, après que nous ayons décidé de nous séparer de notre précédent batteur. Tim a apporté une lourdeur ancrée à la musique dont nous avions vraiment besoin, et Hjarta n’aurait pas été le même sans lui
Benzine Mag : Comment expliqueriez-vous cette symbiose ? Cette alchimie ?
Søren (Chanteur) : Je décrirais notre alchimie comme une union très bien rodée de personnes ayant beaucoup de cœur et une grande passion pour la musique et la création collective. Nous avons tous nos différentes qualités avec lesquelles nous contribuons, et il y a un enthousiasme général dans le groupe à donner tout ce que nous avons pour le faire grandir et le garder en vie. Presque comme un feu que tout le monde entretient et qui brûle de plus en plus fort.
Janus : Je suppose qu’il y a aussi une part de hasard. La première fois que Søren a chanté sur l’un de mes riffs – je crois que c’était une première version de Saivør – il y a eu un déclic à ce moment-là. Ça s’emboîtait tout simplement. Et tout ce que nous avions à faire, c’était de suivre ce sentiment. Et avec la formation actuelle du groupe, nous avons une facilité à nous trouver sur le plan sonore que je n’avais, pour ma part, jamais connue auparavant.
Benzine Mag : Quelle signification peut-on attribuer au nom Maunah ? Le nom du groupe est-il basé sur quelque chose de visuel ou de conceptuel ?
Søren : Pour moi, le nom Maunah revêt différents aspects/significations que j’aime ; il est aussi très agréable à prononcer et possède à la fois une force et une douceur lorsqu’il est chanté ou parlé. Mais le concept est né de deux choses : Mauna (sans le h) en sanskrit signifie le silence, la taciturnité ou la tranquillité de l’esprit, et à Hawaï, il y a un volcan appelé Mauna Loa. Le nom Maunah englobe donc à la fois l’esprit calme et le volcan explosif, et j’adore ce contraste. Nous avons ajouté le h à la fin pour rendre le nom plus personnel.
Janus : Eh bien oui, mais c’est aussi un son qui apparaît souvent dans les parties vocales de Søren. Par contre, je ne me souviens plus si le nom ou le son est venu en premier.
Benzine Mag : Quels thèmes sont explorés dans l’album Hjarta ? Il semble que la nature soit une présence constante.
Søren : « Pour ma part, lorsque j’écris ou que je joue de la musique, je ne travaille pas par thèmes dans ce sens. J’ai plus l’impression de partir pour un voyage vers l’inconnu, d’explorer et de réagir avec un esprit et un cœur ouvert. Faire confiance à ce qui arrive et me laisser porter par le courant. C’est ma nature en musique, on pourrait appeler ça une forme intérieure d’état naturel de créativité et de connexion avec le son. »
Janus : Dans notre presse, nous utilisons l’imagerie de la nature comme un moyen de communiquer d’une façon qui correspond à notre perception de Maunah. En l’absence de paroles, il n’y a pas de thèmes formulés sur lesquels s’appuyer. Nous nous tournons vers la nature parce que c’est quelque chose de fondamental et de primordial avec lequel beaucoup de gens ont perdu le contact dans notre mode de vie moderne. De la même manière, Maunah peut être vu comme une quête de retour vers quelque chose de fondamental pour l’humanité, comme le deuil, la colère, le chagrin, l’amour et la joie. Perdre le contact avec la nature, c’est perdre le contact avec notre humanité.
Benzine Mag : Diriez-vous que votre musique fait partie de l’univers de chacun, que votre musique existe dans le domaine de l’intime ?
Janus : Je pense que nous considérons notre musique comme une œuvre d’art ouverte. De notre côté, nous avons certainement ce que l’on pourrait appeler des sentiments intimes envers notre musique, tant sur le plan individuel qu’en tant que groupe. Mais dès que la musique est perçue par l’auditeur, elle devient la sienne et il est invité à ressentir et à interpréter ce qui a du sens pour lui. Donc, pour répondre à votre question : les deux !
Benzine Mag : L’élément chamanique est perceptible sur les morceaux Saivr et Solin Vaugna, même s’il reste en arrière-plan. Est-ce une façon de créer de la musique basée sur des expériences hallucinatoires ?
Søren : Non, ce n’est pas basé sur des expériences hallucinatoires, du moins pas pour moi. J’ai juste une curiosité pour le son et les voix chamaniques/incantatoires sont quelque chose que j’ai beaucoup exploré. J’ai fait deux albums solo avant Maunah avec mon projet Dark Folk LOS (Solblót et Galdrablót). Ces albums ont été très importants pour moi, pour entreprendre un voyage dans une musique rituelle basée sur des bourdons (drones), en construisant des paysages sonores avec des instruments/sons inhabituels et en trouvant de nouvelles façons de chanter et de m’exprimer. Ce voyage se poursuit simplement dans Maunah mais avec des âmes plus créatives avec qui voyager et en l’emmenant dans un univers plus metal.
Janus : Bien que nous ayons une blague récurrente selon laquelle Søren invoque parfois un « sorcier » qui entre dans la musique comme un alter ego. J’adore l’effet que ça donne à la musique – on a l’impression d’être réprimandés par un sorcier plein de sagesse. Saivør en est un excellent exemple.
Benzine Mag : Est-ce un voyage de l’esprit vers une contrée mythique ?
Janus : Ça peut tout à fait l’être, si c’est l’interprétation que s’en fait l’auditeur. Mais, pour ma part, je n’y ai pas pensé de cette façon en faisant l’album. Pour moi, c’est un voyage intérieur vers des états d’être humains fondamentaux. Un flux pur de sentiments ; les mauvais comme les beaux.
Benzine Mag : Quelles influences communes citez-vous tout au long de l’album ?
Janus : Je pense qu’il n’y en a aucune. Nous avons tous nos influences personnelles, et certains d’entre nous en partagent certainement quelques-unes. Mais en tant que groupe, il n’y a aucun artiste vers lequel nous nous tournons tous dans notre processus créatif. Pour ma part, je m’inspire de choses en dehors du metal comme Sigur Rós, Ethel Cain, Radiohead, Jeff Buckley et le grunge classique. Et au sein du metal, je puise souvent dans des groupes de post-metal comme Amenra, Sumac et Neurosis (et peut-être un peu de Metallica de ma jeunesse). Avec tout cela en tête, je trouve des idées et des riffs – mais dès que le groupe prend le relais, ils sont imprégnés de tellement d’autres influences que je ne reconnais souvent même plus mes propres idées par la suite.
Jakob : J’ai mes héros à la basse et je suis aussi inspiré par de superbes lignes de basse dans la musique que j’aime, peu importe le musicien. J’essaie toujours de ne pas les intégrer dans ma propre façon de jouer, mais je suppose que ce serait un peu impossible. Je m’inspire de musiciens comme Guy Pratt, Tony Levin, Sting, Jimmy Haslip et Simon Raymonde, et je suis influencé par le « feeling » de Peter Gabriel, Tears For Fears, The War on Drugs, Weezer, les Yellowjackets et bien d’autres. Mais pour moi, le plus important est d’essayer de convertir ce bagage musical en mon propre style et de l’utiliser dans Maunah.
Benzine Mag : Comment décririez-vous votre style musical ?
Jakob : Héhé, la musique metal est peut-être bien le genre qui détient le record du monde de sous-genres. Nous aimons l’appeler Heartfelt Nordic Doom, mais qu’est-ce que ça veut vraiment dire ? J’y entends du Doom (évidemment) mais aussi du grunge, du post-metal, du rock mélancolique, du tribal, du folk et même de la pop. Étant donné que la plupart d’entre nous écoutons de la musique depuis des décennies – nous sommes des gars dans la fleur de l’âge – il serait impossible de ne pas apporter ce « bagage » musical dans nos œuvres, et je pense que c’est, en plus d’être inévitable, plutôt beau.
Benzine Mag : Quel est votre processus d’écriture ?
Janus : Souvent, l’un d’entre nous apporte une idée. Peut-être un court enregistrement, un petit riff de guitare ou une ligne vocale. Et ensuite, nous essayons de la jouer dans notre local de répétition, en voyant ce qui fonctionne et ce qui ne fonctionne pas. Søren commence souvent à improviser sur les riffs, et avec le temps, quelque chose de plus stable émerge. Nous travaillons aussi beaucoup dans nos home studios sur les compositions et les arrangements. La plupart des chansons passent par de multiples versions avant que nous n’arrivions à quelque chose qui nous satisfait.
Benzine Mag : Diriez-vous que votre musique s’éloigne de vos projets parallèles ?
Søren : Je ne suis pas exactement sûr de ce que vous voulez dire par cette question, mais je vais essayer d’y répondre de mon mieux… Je pense que pour nous tous, Maunah est quelque chose d’unique qui apparaît dans le champ d’énergie entre nous cinq. Nous avons tous été impliqués dans de nombreux projets/groupes/styles de musique différents au cours de nos vies et nous avons tous quelque chose de différent à apporter, issu de nos parcours individuels, pour créer notre son dans Maunah. Personnellement, j’ai encore deux projets solo sur lesquels je peux travailler quand j’ai le temps entre ce que nous faisons dans Maunah, et je peux utiliser ces projets pour exprimer des idées et des expressions qui ne rentrent pas dans l’univers de Maunah.
Benzine Mag : Considérez-vous la nature comme une partition musicale dans laquelle vous visualisez ce que vous exprimez dans votre écriture ?
Janus : Je ne pense pas l’avoir jamais envisagée de cette façon. Mais la nature est assurément une source d’inspiration pour moi quand j’écris de la musique.
Mads : Eh bien, je pense que l’inspiration de la nature concerne davantage la présence et le fait de faire partie de la nature, ce qui se reflète ensuite dans la musique. Nous n’essayons pas d’évoquer délibérément une image ou un sentiment particulier, mais chaque fois que nous entrons dans la nature en tant qu’unité, nous nous sentons chez nous.
Benzine Mag : En parlant de cela, il y a une magnifique mélancolie qui émane de Maunah—quel sens attribuez-vous à cette triste beauté ?
Janus : Comme mentionné plus tôt, Maunah est pour moi une sorte de méditation sur les sentiments et les états humains fondamentaux. Ceux-ci incluent l’amour, le chagrin, la mélancolie, la joie, l’extase et la colère. La vie est à la fois belle et triste, grandiose et intime. Je pense que Maunah capture cela.
Benzine Mag : Maunah intègre de nombreux symboles dans ses visuels—que signifient-ils ?
Søren : Peindre/dessiner/créer des visuels et créer de la musique sont des choses très similaires pour moi, j’essaie de me laisser porter par le courant et ensuite quelque chose se produit. C’est un exutoire pour les sentiments, les ondes et un besoin de m’exprimer visuellement. Il peut s’agir de choses subconscientes qui ressortent sur la toile et d’expériences qui ont besoin d’être traitées visuellement. Mais la signification reste ouverte à l’interprétation individuelle de l’observateur.
Benzine Mag : Quelle a été votre réaction lorsque vous avez signé chez Prophecy Productions ?
Janus : L’incrédulité ! Après l’EP, rien ne s’est vraiment passé. Nous n’avions pas vraiment touché un large public, bien que les personnes que nous avions atteintes semblaient apprécier la musique. Et soyons réalistes : nous sommes des musiciens – nous ne connaissons pas grand-chose à autre chose qu’à jouer et à faire de l’art. Pour cette raison, nous avons choisi d’engager Søren Weiss de Nightcrawler Management, qui a vraiment assuré pour nous. Je crois qu’il ne travaillait avec nous que depuis quelques semaines lorsqu’il a établi le contact avec Prophecy Productions. Un véritable coup de maître. Nous n’en revenions pas de notre chance. Prophecy est un label tellement respecté avec tant d’artistes incroyables. Penser qu’ils allaient nous signer, c’est fou ! À ce moment-là, nous n’avions même pas encore joué en live !
Benzine Mag : Vous êtes sur le point d’entamer une tournée promotionnelle pour votre album—avec qui partagerez-vous la scène ?
Søren : Nous travaillons encore sur différentes possibilités de tournées, mais il est encore incertain de savoir avec qui et quand. Nous avons des concerts prévus à l’automne dans différents festivals de metal danois : le Copenhagen Metal Fest le 18/9, le Mono Goes Metal le 14/11 et le A Colossal Kind Of Christmas le 11/12. Nous espérons bien sûr qu’il y aura beaucoup d’autres concerts et n’hésitez pas à nous contacter si vous avez des idées et souhaitez programmer Maunah.
Benzine Mag : Qu’est-ce qui a déterminé le choix de la pochette de l’album ?
Janus : Notre local de répétition se trouve dans la maison de Søren, dans la campagne du Jutland, au Danemark. Søren est un artiste et peintre talentueux, et sa maison est truffée d’œuvres d’art de toutes sortes, toutes plus incroyables les unes que les autres. Être entouré de tout cet art magnifique et poignant en répétant a rendu le choix de plonger dans l’art de Søren facile, lorsque nous avons essayé d’exprimer Maunah visuellement. Je trouve que la pochette de l’album capture vraiment notre essence.
Propos recueillis par Franck Irle.
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