Figure majeure de la littérature irlandaise contemporaine, Colum McCann explore dans son œuvre les fractures du monde et les liens invisibles qui unissent les êtres. Avec Ce qui nous frôle, il interroge les contradictions du progrès technologique et la fragilité humaine, tout en sondant les zones d’ombre de notre condition.

« Je n’en revenais toujours pas que presque toutes nos données voyagent dans de minuscules tubes en verre au fond de l’océan ? Des milliards de pulsations lumineuses qui transportent mots, images, voix, textes, diagrammes et formules, fusent au fond de la mer en un flux de lumière vibrante. Dans des tubes fabriqués avec du verre. Dans du verre fabriqué avec du sable. Dans du sable tamisé par le temps. »
Anthony Fennell, écrivain irlandais quinquagénaire en panne d’inspiration, a accepté un reportage journalistique au long cours à bord du navire câblier le George Lecointe. Il y découvre que la quasi totalité des informations intercontinentales de la planète, nos courriels, nos messages téléphoniques, passe par de minuscules câbles au fond de la mer, exposés aux intempéries et aux agressions hostiles. Il fait également la connaissance de John Conway, ingénieur et apnéiste, qui dirige les opérations de réparation des câbles.

« Aujourd’hui Conway est mort, et tout ce qu’il me reste, ce sont les éclats des choses cassées, qu’il me faut reconstituer. »
Dès les premières pages, on sait que Fennel s’est donné comme mission d’essayer de raconter ce qui est arrivé à Conway, personnage qui intrigue immédiatement, « à l’évidence, il y avait quelque chose chez lui qui semblait enfoui ailleurs ». Au départ, la dynamique du récit semble très simple, chronologique, un seul narrateur à la première personne, ce qui est rare chez McCann qui privilégie en général les narrations kaléidoscopiques. Le texte est ponctué de scènes très cinématographiques du travail presque héroïque du travail de réparations dans les profondeurs océaniques, décrivant de façon très immersive le fonctionnement complexe d’un navire à l’équipage multinational.
Peu à peu, on sent que Fennell est dépassé par une histoire plus grande que lui, confronté aux limites de sa propre compréhension. Colum McCann reprend certains motifs d’Au cœur des ténèbres de Joseph Conrad : un voyage incertain, un narrateur introspectif sur les traces d’un personnage énigmatique. Mais il déplace les motifs vers des réalités très contemporaines, notamment post-coloniales, les câbles suivent les anciennes routes coloniales, les géants du numérique ayant fait poser pour des milliards de dollars des câbles autour de l’Afrique sans que cette hyperconnectivité ne profite aux économies des pays africains concernés.
« Nous sommes tous des petits morceaux dans la collision. Nos vies rebondissent çà et là au fond de la mer. Il se peut que nous nous frôlions délicatement les uns les autres pendant quelque temps, mais à la fin, c’est inévitable, nous nous percutons et nous volons en éclats. »
Puis ce sont des motifs plus existentiels qui apparaissent. Le cœur des ténèbres se trouve désormais au fond de l’océan. A mesure que le récit avance, on sent monter une inquiétude sourde quant à la manière dont nous interagissons avec la technologie. Fennell et Conway vont se retrouver confrontés à une ironie tragique : les câbles qu’ils doivent réparer transportent des nouvelles susceptibles d’ébranler leur existence respective.
Colum McCann décrit un monde capable de prouesse spectaculaire, capable de transmettre nos voix partout dans une fraction de seconde, mais également porteur de destruction. Dépendance technologique, fragilité des infrastructures, domination économique : les contradictions du progrès se mêlent à une réflexion plus intime sur la solitude et les fragilités humaines
Sommes-nous capables, en tant qu’êtres humains, de nous réparer comme on répare les câbles sous-marins endommagés ? De nous reconstruire à l’heure où les lignes de front se multiplient ? Colum McCann tend parfois à formuler ces interrogations avec une emphase moralisatrice qui alourdit le récit et peut freiner l’émotion. On apprécie néanmoins qu’il ne cherche pas à tout résoudre, laissant subsister des fils en suspens, des silences et des zones d’ombre dont le lecteur reste libre de se saisir.
![]()
Marie-Laure Kirzy
